From
Ivry
film et musique d’ Andrea Liberovici
(2005) avec la participation d’Ivry Gitlis
J'ai connu Ivry Gitlis par hasard,
dans un restaurant de Saint Germain des Prés. Nous étions
assis l'un à côté de l'autre et il me regardait.
Après quelques minutes il m'a demandé: « mais
vous êtes compositeur ou metteur en scène? ».
J'aurais voulu lui répondre: mais vous, qui êtes-vous?
Un magicien, un agent de police ou bien un envoyé spécial
de quelques divinités?
Et c'est ainsi que commença notre amitié, une affinité élective
captée dans l'air d'un restaurant par le sensible medium
Ivry. Ceux qui connaissent un peu mon travail, savent que depuis
une dizaine d'années (mais peut-être depuis toujours)
je ne compose pas de musique "pure", (aussi, parce
que je ne crois pas qu'elle existe), mais plutôt une musique
appliquée aux langages comme la poésie, à la
scène théâtrale (j'ai d'ailleurs fondé en
Italie un groupe qui s'appelle, pas par hasard, "Théâtre
du Son"), aux installations, et tout dernièrement à l’audiovisuel.
C'est ainsi que je me suis transformé en compositeur-metteur
en scène.
Lors de notre conversation au restaurant, Ivry m'a raconté que
le compositeur Bruno Maderna lui avait dédicacé,
dans les années 50, une œuvre pour violon solo intitulée "Pour
Ivry". J'ai ainsi eu l'idée de réaliser une
pièce issue de ses libres improvisations. Ainsi est née "From
Ivry".
J'ai composé ce travail en même temps, et directement,
pour musique et images (à la différence de mes
travaux précédents). J'ai appris par mon maître
d'élection Peter Greenaway, que les images, surtout en
mouvement, suivent les mêmes "règles" de
composition que la musique: elles sont rythme, timbre, harmonie,
etc.
Dans mon cas, étant de formation davantage musicale que
visuelle, chaque choix visuel naît directement du son:
le son étant la mère, l'image le fils. De la session
d'improvisations au violon, que Ivry est venu enregistrer à la
Maison de la Radio, j'ai utilisé non seulement des fragments
de violon mais aussi sa voix (chaque son utilisé dans "From
Ivry" provient seulement de Ivry: il n'y a pas d'autres
instruments ou voix).
La voix d'Ivry est en effet de timbre sombre et elle raconte
incroyablement – peut-être même à son
insu - sa zone "nocturne", plus intime. J'ai ainsi
pensé créer une dialectique contrapuntiste entre
une espèce de "nuit-rêve" conduite par
sa voix, et le grand instrument de la "représentation
et de la lumière" (le son du violon joué avec
la maestria qu'on connaît) ; les mains sont l'intermédiaire
de cette dialectique entre "âme" et "instrument", "noir" et "lumière".
La durée de "From Ivry", je ne sais à cause
de quelle étrange association mentale, a toujours été pour
moi, et dès le premier instant, de 15 minutes. J'ai ainsi
subdivisé la partie visuelle en dix chapitres, dédiant
90 secondes à chaque doigt des mains du violoniste.
Pendant la période de gestation et de création
de cette pièce, j'ai eu le moyen de fréquenter
et d'apprécier de plus en plus l'ami et le musicien Ivry.
Je crois avoir travaillé à ce projet comme les
portraitistes classiques, étant près de lui jour
après jour, cherchant dans les détails apparemment
insignifiants, les moments de vérité.
Je ne sais pas si j'ai réussi, mais l'émotion d'Ivry,
quand il a entendu pour la première fois mon "portrait
acoustique", est le souvenir le plus beau de tout ce surprenant
projet, qui s'est matérialisé sur la toile du hasard,
dans un restaurant italien de Saint Germain des Prés.