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Luigi
Cherubini
Lodoïska
Comédie héroïque en trois actes (1791)
Version concert
Livret de Fillette-Loraux
Anne-Marie Rodde, Lodoïska
TibÈre Raffalli, Floresky
Richard Cowan, Varbel
FrÉdÉric Vassar, Dourlinsky
Zdzislaw Nikodem, Titzikan
Halina Gorzynska, Lysinska
Jerzy Mahler, Altamoras
Francis Perrin, récitant
Orchestre Sinfonietta de Varsovie
Choeur des Solistes de l’Opéra de Chambre de Varsovie
Ruben Silva, direction
Lodoïska est
amoureuse du jeune prince Floresky, mais ce projet de mariage s'opposant
aux projets de son père, celui-ci a confié sa jeune fille à la garde
de son ami Dulrlinsky.
Le rideau s'ouvre sur une bande de tartars et leur chef, le valeureux
Titzikan, qui rôdent autour du château de leur ennemi Durlinsky. Ils
rencontrent alors Floresky et son valet Varbel - un "peureux" qui
sait toujours, au bon moment, mettre au point des stratagèmes extraordinaires
-, à la recherche de Lodoïska. Après un contact orageux et un duel
chevaleresque sans vainquer, les Tartars et Floresky deviennent amis,
et se jurent une fidélité sans réserve.
Floresky et Varbel qui ont
arpenté toute la Pologne sur les traces de Lodoïska ont alors la surprise
de la voir apparaitre au sommet de la tour du château. Mais celle ci
conjure son amoureux de ne pas s'exposer à cause d'elle à des dangers
inutiles, et de l'abandonner à son triste destin. Varbel ne demande
qu'à retourner chez lui, mais Floresky ne peut se résoudre à abandonner
celle qu'il aime, et son valet lui propose alors un stratagème pour
pénétrer dans le château.
Le deuxième acte se déroule à l'intérieur du château. Lodoïska se reproche
d'avoir cédé aux impulsions de son coeur, et d'avoir permis à son fiancé
de la reconnaître. Durlinsky, pourtant, s'acharne après la malheureuse
qui refuse obstinément de l'épouser. Floresky et Varbel demandent à voir
le maître dy château et se font passer pour des envoyés de la mère de
Lodoïska, chargés de reconduire la jeune fille à la maison.
Durlinsky
veut leur faire croire que Lodoïska n'est plus son hôte mais, pour ne
pas créer de soupçons, il accepte de laisser les deux envoyés reposer
sous son toit. Il décide ensuite de les endormir en mélangeant un somnifère
au vin. Mais Varbel surprend la manoeuvre et, intervertissant les verres,
il fait boire aux gardiens la boisson. Floresky s'empare d'une épée pour
voler au secours de Lodoïska mais, alors qu'il est sur le point de réussir,
Durlinsky revient et le fait arrêter par ses brigands. Le jeune homme
révèle son identité et se prépare au supplice.
Le troisième acte s'ouvre sous les plus obscurs présages. Durlinsky fait
part à Lodoïska de la capture de son bien-aimé et la met dans un terrible
dilemne, lui expliquant que la vie de Floresky ne dépend que de son consentement
au mariage. La jeune-fille est désespérée; Floresky, mis en présence
de sa fiancée, incite celle-ci à refuser le marché.
Tout semble perdu,
quand les tout d'un coup, les tartars et Titzikan font irruption dans
le château. La bataille générale, au cours de laquelle Durlinsky tente,
en vain, de faire disparaître Lodoïska, s'achève par un gigantesque incendie.
Floresky se jette dans les flammes pour en sortir Lodoïska. Enfin, les
ennemis sont vaincus, Durlinsky est mort, et les deux amants sont réunis.
Faut-il citer ces mots de Beethoven à Cherubini?
"Je juge vos oeuvre
dramatiques supérieures à toutes les autres. Je vous aime, je vous honore
et je vous place plus haut que tous mes contemporains." Ou ce texte
de Schumann qui, en 1840, écrit à l'issue d'un concert: "Nous nous
sommes demandés une fois de plus si vraiment ce grand homme, ce grand
maître n'est pas encore trop peu connu et apprécié; s'il ne serait pas
temps, maintenant que l'intelligence de ses compositions, par la direction
qu'a suivi la nouvelle musique, nous est redevenue beaucoup plus familière,
de le remettre davantage en lumière: car Beethoven vivant, c'était certainement
le second des maîtres de l'époque contemporaine; et depuis que celui-là
n'est plus, c'est bien comme le premier qu'il doit être considéré parmi
les artistes vivants."
Ces quelques mots, auxquel il faudrait
ajouter les hommages de Weber, Wagner ou Brahms, résument la richesse
d'un compositeur majeur, aujourd'hui méconnu, dont la carrière se déroula
pour l'essentiel dans la France de la Révolution, de l'Empire et de
la Restauration.
CHERUBINI À PARIS
Lorsqu'il arrive à Paris en 1787, âgé de 27 ans, le jeune florentin Cherubini
a accompli un apprentissage musical extrêmement poussé auprès de son
professeur, Sarti, qui a fait de lui un professionnel virtuose de l'harmonie
et du contrepoint (comme en témoignent ses oeuvres religieuses de jeunesse).
Ses premiers opéras, dans le style italien, n'ont guère rencontré d'écho
auprès du public de son pays natal. A la recherche du succès, Cherubini
est parti en voyage pour Londres (1785) où il a été médiocrement accueilli.
De passage dans la capitale française, il s'est lié avec avec Viotti,
grand violoniste et important impressario de la vie musicale parisienne.
Celui-ci, qui songe à créer un théâtre Italien, a proposé à Cherubini
de s'établir à Paris.
Après avoir composé sa première cantate sur un
texte français L'alliance de la musique et de la maçonnerie, Cherubini
a mis fin en 1787 à ses engagements londonniens, pour s'installer à Paris
où il demeurera jusqu'à la fin de ses jours.
Quelques mois après son installation à Paris, Cherubini connaît, paradoxalement,
son premier grand succès avec l'opera-seria Ifigenia in Aulide représenté
à Turin. Mais c'est là sa dernière oeuvre dans le style italien, et la
carrière française du compositeur marque la naissance de la véritable
personnalité de Cherubini.
Son premier opéra parisien, Démophon, se situe
en fait à égale distance des deux camps qui ont divisé la cour française
lors de la célèbre Querelle des Bouffons: d'un côté le parti italien,
de l'autre, la réforme gluckiste. Et par cette oeuvre représentée en
1788, il réussit à s'attirer l'hostilité des deux camps. Dans Démophon,
qui n'est pas une parfaite réussite, on sent déjà se développer à travers
l'écriture vocale et symphonique, une intériorité inhabituelle "intuition
personnelle d'une nouvelle façon d'être, d'une nouvelle étape dans
l'expression de l'âme occidentale.
Après le demi-succès de Démophon, Cherubini travaille à un nouvel opéra,
Marguerite d'Anjou. Il compose également des airs pour des représentations
de l'Italienne à Londres de Cimarosa, ou du Viaggiatori Felici d'Anfossi.
En 1789, Viotti fonde pour le frère du roi, comte de Provence, le Théâtre
de Monsieur, expressément consacré à l'Opéra comique et à l'opéra italien.
Ce nouvel opéra, installé aux tuileries, est dirigé par Léonard, coiffeur
de la Reine, et Cherubini, compositeur et surintendant des représentations.
Les évènements révolutionnaires obligent rapidement le Théâtre de Monsieur
à des déménagements successifs pour la Foire Saint-Germain, puis la rue
Feydeau. Cet établissement occupera dès lors une place centrale dans
la vie musicale parisienne.
LA PREMIERE DE LODOÏSKA
C'est pour ce nouveau théâtre que Cherubini achève son second opéra français,
Lodoïska, comédie héroique en trois actes, représentée pour la première
fois sur la scène du théâtre de la rue Feydeau, sous la direction du
compositeur, le 18 juillet 1791 avec un grand succès. A l'issue de la
représentation, comme les interprêtes saluent sur scène, et que Cherubini
demeure seul au milieu de l'orchestre, un groupe d'élèves de l'école
de musique s'approchent de lui pour crier leur enthousiasme.
Comme il
refuse toujours de se montrer, le vénéré Grétry, plus illustre compositeur
français de la génération précédente, se joint aux étudiants, et parvient
à faire monter Luigi sur scène.
En public, le vieil auteur de Richard
Coeur de Lion remercie l'italien "au nom de l'art". Comme
l'écrit Schemann, il semble proclamer le nouveau chef spirituel de
la musique française. Les critiques parues dans les journaux de l'époque
montrent le même enthousiasme:
Journal de Paris (20 juillet 1791):
"Le
style des paroles est au-dessous du médiocre. Il faut dire tout le
contraire de la musique, qui annonce un grand maître. On était prévenu
qu'elle était de Cherubini, et il était tout simple d'attendre infiniment
de ce jeune compositeur. On n'a pas moins été étonné des brillants
effets qu'il a rassemblé à profusion dans cet ouvrage. Il serait difficile
de marquer en particulier tous les morceaux de différents genres qui
ont été vivement applaudis. Ce sont presque tous des morceaux d'ensemble.
Il n'y a guère d'exemple d'un talent plus vigoureux, ni plus fécond.
On est même forcé quelqefois de penser qu'il y en a trop: et s'il y
a quelque chose à désirer, c'est un peu plus de chant, ce qui reposerait
un peu les spectateurs des effets d'orchestre qui y sont si multipliés."
Moniteur Universel (21 juillet 1791): "Un sujet intéressant, des
situations, du mouvement, beaucoup de spectacle, des magnifiques décorations
et une musique superbe qui a déjà pour elle la prévention publique;
il en fallait beaucoup moins pour réussir, et Lodoïska, soutenue par
tous ces moyens, a complêtement réussi... On n'a qu'un reproche à faire
à la musique de cet ouvrage, c'est qu'elle est trop belle, et c'est
un reproche réel. Tous les morceaux sont travaillés avec un soin infini,
et tous également travaillés, ne laissent pas à l'auditeur le temps
de respirer.
Lodoïska va rapidement devenir l'une de oeuvres les plus populaires
de la période révolutionnaire. Représenté plus de 200 soirs de suite
au Théâtre Feydeau, elle assure la gloire de Cherubini dont elle va
demeurer avec Les deux journées, le plus grand succès.
Le choeur initial
des tartares apparait sous la forme de nombreux arrangements, dans
les programmes des grands et petits concerts. Un an plus tard, l'almanach
général de tous les spectacles écrit: "Il est certain que la pompe
de cette pièce, la richesse et la variété des costumes, la magnificence
des décorations, l'incendie qu'on voit à la fin, n'ont pas peu contribué
au succès; il est certain encore que la musique de M.Cherubini n'est
comparable, dans cet ouvrage, qu'à ce que les plus grands maîtres ont
imaginé de plus sublime... M. Cherubini s'est surpassé; jamais les
oreilles françaises n'avaient entendu jusque là une musique plus expressive
et plus caractérisée."
En 1792, toutefois, la troupe italienne du Théâtre de Monsieur fut
dissoute et Cherubini se reconvertit, pour un temps, dans la composition
d'hymnes révolutionnaires. L'oeuvre fut toutefois reprise ultérieurement
à Paris. L'ouverture de Lodoïska figurait encore au répertoire de la
société des concerts au milieu du XIXe siècle.
Lodoïska fut également
joué dans toute l'Europe, notamment à Vienne en 1805, avec un nouvel
air et deux entractes écrits spécialement pour cette représentation,
à laquelle assistaient sans doute Haydn et Beethoven. Selon John Warrack,
le biographe de Weber, autre grand admirateur de Cherubini, l'influence
de Lodoiska s'exerca directement sur Beethoven et Weber, à travers "la
figure capitale de Dourlinski, prototype du personnage noir... L'influence
de Lodoïska se révèle également dans sa scène culminante, un incendie,
qui permet aux forces naturelles de jouer un rôle fondamental dans
le drame."

LE DRAME ET LA MUSIQUE
L'histoire de Lodoïska est tirée du roman Vie et Amours du Chevalier
de Faublas, de Jean-Baptiste Louvet de COuvray (1760-1797). Employé d'une
librairie, celui-ci publia, de 1787 à 1790 ce roman qui obtint un très
grand succès et fut réédité plusieurs fois: c'est une peinture fantaisiste
de la société du XVIIIe siècle, empreinte d'aventure et de libertinage,
dans un style agréable et vivant.
Elu député à la Convention, Louvet
de Couvray contribua en tant que rédacteur du journal girondin la Sentinelle
puis directeur du Journal des Débats, à la chûte de Robespierre. Le livret
de Lodoïska a été tiré d'un épisode de son roman, par un ami de Cherubini,
C.F. Fillette-Loraux.Le sujet de Lodoïska fut également l'objet de plusieurs
autres opéras, en particulier ceux de Kreutzer (créé 15 jours après celui
de Cherubini, dans un théâtre concurrent), Storace (1794), L. Caruso
(1797) ou Mayr (1799).
Le genre "comédie héroïque" adopté par Cherubini,
est en fait un opéra comique, ce qui suppose, d'une part des
dialogues parlés (et non des récitatifs) entre les morceaux de
musique, d'autre part une fin heureuse. En fait, à ces deux caractéristiques
près, l'opéra comique est un genre extrêmement libre, pouvant
même inclure des oeuvres sérieuses (ainsi le Carmen de Bizet
est il, aussi, un Opéra Comique).
C'est surtout,
pour le compositeurs, un moyen de se détacher des conventions
pesantes du "grand opéra" tel qu'il est joué à l'Académie
Nationale de Musique, ou de l'internationalisme mélodramatique
issu de l'opéra italien. Dans l'opéra comique, compositeurs et
librettistes abandonnent les grandeurs de l'antiquité, pour aborder
guerriers et princesses sur un ton plus intime, plus familier.
Jugé médiocre par certains commentateurs, ce livret comporte pour le
moins un ingénieux crescendo d'effets bien conçus et une passion véritablement
ressentie. Mais c'est surtout Cherubini qui va parvenir, par sa sensibilité
personnelle par le mouvement dynamique de sa musiqueà donner à ce texte
une vie, rare dans les ouvrages de l'époque.
Parlant de la scène initiale,
le musicologue G. Confalieri écrit: "Pour la première fois
se dévoilait aux auditeurs un monde musical très proche d'eux,
un monde dans lequel ils vivaient sans s'en apercevoir... Une
partie secrête de leur être bougeait parmi les herbes des bois,
voyait sur le fond du ciel étoilé le profil du château se noircir,
éprouvait l'anxiété et la fascination de l'aventure."
Même force évocatrice dans la promière apparition de Lodoïska,
en haut de la tour, ou dans son air qui ouvre le second acte.
La caractérisation des personnages est très réussie: Floresky,
impétueux, facilement déprimé ou exhalté, Titzikan, sévère, élémentaire,
satisfait de sa propre foce; Durlinsky, le plus conventionnel
dans sa férocité absurde, mais surtout Varble, le domestique
de Floresky, que Schemann définit comme "une
création magistrale, figure comique en aucune façon inférieure à celles
de Mozart." A cette qualité de l'expression se joint l'ingéniosité
de l'écriture: superposition de la polonaise de Varbel au Largo
non Tanto de Floresky, remarquable construction dramatique et
musicale des finale du premier et du second acte, rôle de l'orchestre
qui dépeint la partie cachée des sentiments.
L'art naissant de Cherubini, tel qu'il se manifeste dans Lodoïska a
été assez bien définie par Fétis, dans sa biographie universelle
des musiciens.
Après avoir fait remarquer que Cherubini, dans ses
opéras italiens "ne se distinguait que par une pureté de style
supérieure à tout ce que l'on connaissait", avant d'amorcer
dans Démophon une manière plus "sévère" qui échoua en raison
de sa "monotonie languissante", considère Lodoïska comme
un chef d'oeuvre: "Cherubini était préoccupé d'un style
profondément dramatique et nouveau que lui avait inspiré le sujet
de Lodoïska.
Il mit beaucoup de soin dans la partition
de cet ouvrage; cette belle composition où le développement des proportions
dans la coupe des morceaux d'ensemble, la nouveauté des combinaisons
et les richesses instrumentales sont si remarquables, fit une révolution
dans la musique française... A la vérité, Mozart avait déjà révélé
ses immortelles compositions, mais ces ouvrages venus trop tôt, même
pour que les compatriotes de Mozart fussent en état de les comprendre,
étaient alors absolument inconnus des étrangers. Nul doute que Cherubini
n'ait suivi ses propres inspirations dans le genre nouveau qu'il
introduisit en France.
Un genre nouveau parfaitement résumé en quelques mots, en 1862,
par Oloubischeff, le plus grand spécialiste de Mozart: "L'ensemble
de la musique du XVIIIe siècle devait apparaitre froid et languissant
à des hommes dont l'esprit était profondément troublé par les révolutions
et les guerres... Ce qu'ils demandaient à la musique dramatique était
un cadre plus ample, qui renferme plus de caractère et s'anime de chants
plus passionnés, plus émouvants, de rythmes plus durement marqués,
de masses vocales plus imposantes, et d'un plus grand scintillement
orchestral. Toutes ces choses se trouvent réunies dans Lodoïska et
dans les deux journées; de sorte que Cherubini ne doit pas être considéré
seulement comme le fondateur de l'opéra français moderne, mais aussi
comme le musicien qui, après Mozart, a exercé la plus grande influence
sur les tendances générales de l'art. Italien par sa naissance et par
le raffinement de ses études, allemand par ses sympathies musicales
et par la variété et la profondeur de ses connaissances, français par
l'école et les principes qui fondent ses oeuvres dramatiques majeures,
Cherubini m'apparait comme le musicien le plus accompli, sinon le plus
grand génie musical du XIXe siècle."
Benoît Duteurtre.

Vincenzo Bellini
La Straniera
Opéra en 2 actes
Version concert
Livret de Felice Romani
Lucia Aliberti, Alaïde
(la Staniera)
Kevin Short, Il
Signore di Montolino
Jennifer Larmore, Isoletta
Vincenzo Bello, Arturo
René Massis, Il
Barone di Valdeburgo
Daniel Durant, Osburgo
Mario Castagnetti, Il
Priore
ChŒur de Radio France
Michel Tranchant, chef de chœur
Orchestre Philharmonique de Montpellier Languedoc Roussillon
Bruno Campanella, direction
La critique française a longtemps adopté vis
à vis de la musique italienne, de Rossini à Puccini, un ton de
mépris dénonçant pêle-mêle le "mauvais
goût", la "facilité", voire les délices d'un art "sensuel" (comme
si le plaisir musical était une idée honteuse!). On accordait la grâce
aux ultimes opéras de Verdi, Otello et Falstaff, construits selon la
conception "moderne" du récitatif continu, tout en enfermant
dans le mépris ses plus grands chefs-d'oeuvres, de Macbeth au Trouvère,
victimes du découpage "conventionnel" de l'opéra romantique.
Cette conception qui remonte au temps du wagnérisme
le plus borné, commence seulement à s'estomper et, pendant longtemps,
seuls quelques artistes éclairés ont osé proclamer dans les cercles
intellectuels, les splendeurs du bel canto. Quand à Wagner lui
même, il écrivait en 1837 sur La Norma de Bellini: "Tous les adversaires de la musique
italienne rendront justice à cette grande partition, se disant qu'elle
parle au coeur, qu'elle est l'oeuvre d'un génie..." Preuve,
s'il en faut, que le sectarisme est généralement affaire d'épigones,
tandis que la liberté de l'esprit est la véritable qualité de
l'amateur d'art.
Si l'on remonte un peu plus loin dans le temps, les rapports
de force entre l'Allemagne et l'Italie s'inversent et, force
est de constater la prépondérance de l'opéra italien en France,
jusqu'au milieu du XIXe siècle, expliquant en partie le rejet
qui a suivi. Lorsque Vincenzo Bellini arrive en 1834 à Paris,
le Théâtre Italien est le véritable coeur de la vie musicale.
Les compositeurs à la mode se nomment Spontini, Rossini, et les
autres (Meyerbeer, Auber, Halévy...) marchent sur leurs traces.
Dans ce contexte, Bellini, âgé d'une trentaine d'années apparait
comme le génie qui "monte". Il est, avec son compatriote
Donizetti l'une des figures musicales du mouvement romantique,
auquel il se trouve naturellement intégré. Il fréquente le fameux
salon de la Princesse Belgioioso, où il se lie d'amitié avec
Hugo, Dumas, Chopin, Sand, Heine. Car pour eux, il incarne tout
simplement, l'art du chant.
Après la mort précoce de Bellini à Puteaux, deux ans plus tard,
le répertoire bellinien en France demeurera toutefois assez restreint,
à l'exception du chef-d'oeuvre, La Norma (1831), des Puritains,
écrit et créé à Paris en 1835 et, dans une moindre mesure, de La
Somnambule (1831). Les autres opéras de Bellini, après avoir été
joués au Théâtre Italien dans les années 1830 s'effaceront de la
scène française, victimes de l'anti-italianisme montant. Tel est
le cas de l'avant dernier opéra de Bellini, Béatrice di Tenda (composé
en 1833, entre Norma et Les Puritains). Tel est le cas surtout,
de ses cinq ouvrages de jeunesse: Bianca et Fernando (1826), Il
Pirata (1827), Zaira(1829), I Capuletti e i Montecchi (1830) et
la Straniera, chef d'oeuvre composé en 1829, qui n'a jamais été
joué en France depuis 1832! Dans cet opéra, pourtant, se trouvent
rassemblés quelques uns des plus beaux moments de l'oeuvre bellinien:
non seulement, l'ébauche de ces airs lents caractéristiques, qui
trouveront leur forme la plus célèbre dans Casta Diva, mais encore,
une approche dramatique souvent plus vigoureuse que dans les oeuvres
tardives de Bellini.
LE VICOMTE D'ARLINCOURT
Lorsqu'il compose La Straniera, Bellini âgé de
27 ans, vient de connaître deux grands succès: son premier
véritable opéra, Bianca et Gernando a rencontré la faveur
du public au théâtre San Carlo de Naples, ville où Bellini
a accompli son apprentissage musical. A la suite de ces
représentations, le jeune musicien a obtenu une commande
de la Scala de Milan pour laquelle il a écrit Il Pirata,
représenté en octobre 1827. Nouveau triomphe, et rencontre
décisive entre le compositeur et l'écrivain Felice Romani
(1788-1865) qui va devenir le librettiste de tous ses futurs
opéras, à l'exception des Puritains. Homme en vue, "poète
des théâtres royaux d'Italie" sous Napoléon, doué d'un véritable
sens théâtral, Romani a collaboré avec beaucoup d'autres musiciens,
en particulier Rossini. Un de ses admirateurs écrira de lui: "la
grande puissance du génie de Romani se révélait dans la
représentation qu'il faisait des délires, des extases,
des fureurs, des volontés, des désespoirs de l'amour..."
Avec Romani, Bellini entreprend immédiatement une révision de son opéra
Bianca e Gernando qui devient Bianca e Fernando, à l'occasion d'une
reprise à Gênes en avril 1828. Troisième grand succès.
Au cours des
représentations, le compositeur rencontre la belle Giudetta
Turina, épouse d'un riche milanais trop occupé par ses
affaires. Entre le musicien et cette femme, un peu plus
jeune que lui, c'est un coup de foudre: Giudetta va devenir
le plus grand amour de Bellini.
Dès leur retour à Milan,
les deux amants prennent l'habitude de se retrouver, comme
en témoignent ces mots du compositeur: "Après quelques soirées
consacrées aux propos amoureux, aux caresses et aux baisers, je cueillis
les fleurs de l'amour presque à la dérobée, car son père était dans
la maison et nous devions laisser toutes les portes ouvertes. Toute
pâmée d'amour, elle me dit: Bellini, tu devrais m'aimer toujours et
m'aimer de plus en plus".
C'est sur cette toile de fond de passion romantique que se déroule
la genèse de La Straniera. Tandis que Bellini, encouragé par ses précédents
succès, s'occupe des reprises de ses opéras sur les différentes scènes
italiennes et songe à un prochain ouvrage, il rencontre le célèbre
impressario Domenico Barbeja, un ex-garçon de café qui a fait fortune
au jeu, avant de prendre la direction des théâtres de Naples.
Celui-ci
propose à Bellini plusieurs possibilités de contrats à Naples ou Milan,
avec des distributions différentes (n'oublions pas qu'à l'âge d'or
du bel-canto, les opéras s'écrivent en fonction des chanteurs, et non
le contraire!). Le 16 juin 1828, enfin, Bellini annonce dans une lettre
à son ami Florimo (qui deviendra plus tard son biographe), qu'il a
signé un contrat pour un opéra donné fin décembre à la Scala, pour
lequel il est payé 1000 ducats, soit beaucoup plus que pour ses précédentes
oeuvres.
Il reste six mois pour trouver le livret et composer l'ouvrage! A l'initiative
de Florimo, Bellini et son librettiste Romani s'accordent sur un sujet:
L'étrangère, roman à succès de l'écrivain français Charles Victor Prévot,
vicomte d'Arlincourt (1789-1856).
Ce curieux écrivain épique au style
emphatique, aujourd'hui complètement oublié, connaît à
cette époque, selon le New Monthly Magazine "une popularité égale en France
à celle de Walter Scott", ceci grâce aux 24 chants
de son épopée sur Charlemagne, La Caroléide, et à ses romans
Le Solitaire (1821) ou L'étrangère (1825).
L'étrangère est divisé en 12 livres. C'est une
sorte d'épopée en prose, où entre une dimension "fantastique". L'action se situe
au début du XIIIe siècle, dans le pays de Nantes, et narre les délires
du jeune Arthur de Ravenel, descendant du premier roi de Bretagne,
amoureux éperdu d'une mystérieuse étrangère qui vit au bord d'un lac
non moins mystérieux. Selon Pierre Brunel, auteur d'un monumental Bellini,
principal ouvrage publié en Français sur le compositeur, "le vicomte
d'Arlincourt n'ouvre pourtant ce déluge passionnel que pour en montrer
les effets maléfiques.
Il veut dénoncer les dangers de l'exaltation
et efface finalement l'histoire d'amour et de mort au profit d'images
plus rassurantes: le triomphe de l'amitié, la vertu du sacrifice et
la tendresse conjugale. La morale est sauve, et plus encore ce respect
de la hiérarchie de la naissance, auquel le romancier aristocrate est
désespérément attaché." Stendhal jugeait ce roman "excécrable".
Sainte-Beuve y voyait un "déplorable délire du talent" sombrant
dans le "ridicule". Bellini, malgré la faiblesse
de ce sujet, va en tirer l'une de ses plus belles partitions.
LA PREMIERE
Par chance, alors que Romani et Bellini se mettent au travail,
il s'avère que le même sujet est utilisé par un compositeur
napolitain, Andreatini, ce qui pousse les deux milanais à utiliser
et à condenser très librement l'intrigue du romancier français.
Mais le travail de Romani sur L'étrangère (qui devient en italien
La Straniera) traîne en longueur, mettant le compositeur dans
l'embarras. Au mois de septembre, trois mois avant la création,
il ne dispose pas encore de la totalité du texte et doit composer
certains passages avant même de disposer des paroles. La première
est finalement repoussée de deux mois.
Au même moment, Bellini vit
l'apogée de sa passion avec Giudetta Turina, dont certains biographes
tireront des épisodes pour le moins fantaisistes, comme ce séjour au
bord du lac de Côme, alors que le musicien est entièrement retenu à
Milan par son travail.
L'oeuvre est cependant écrite dans un réel climat passionnel,
ainsi rapporté par Cicconetti et Pierre Brunel: "Bellini
s'apprêtait à composer la musique de la scène finale
et pour cela prenait connaissance des vers que Romani
avait préparés. Mais il les trouva froids et dénués de
passion. A sa demande, Romani les refit une fois, deux
fois, trois fois. En vain. Et il finit par avouer qu'il
ne voyait pas ce que voulait le compositeur.
Bellini, hors de lui, s'écria qu'il voulait quelque
chose qui fût à la fois une prière, une imprécation,
une mise en garde, un délire. Et se précipitant vers
le piano, il improvisa l'air final. Romani, comprenant
enfin ce qu'il fallait, écrivit instantanément les paroles
Or sei pago, o ciel tremendo (Maintenant tu es satisfait,
ô ciel terrible)".
La première exécution de La Straniera a lieu le 14 février 1829 avec
la soprano Henriette Méric-Lalande dans le rôle de l'étrangère (grande
interprête bellinienne, celle-ci avait créé deux ans plus tôt le rôle
d'Imogène dans Le Pirate); la mezzo Caroline Ungher dans le rôle d'Isoletta;
Domenico Reina, un jeune ténor à la voix étendue dans celui d'Arturo;
et le célèbre baryton Tamburini - également créateur du Pirate et des
Puritains - dans le rôle du baron Vadeburgo.
La représentation comporte
en outre, comme c'est la règle à la Scala, deux ballets.
Le tout est un succès sans précédent. Bellini écrit à
Romani, parti pour Venise, que tous les morceaux ont
été applaudis. Il se déclare "au septième
ciel" en grande partie grâce aux chanteurs, en particulier
Henriette Méric-Lalande qui, dans le rôle-titre très
difficile, s'est montrée inégalable.
Dans un concert de louanges, seul Stendhal trouvera cet
opéra un peu trop ressemblant au Pirate. Mais presque
toute la critique est dithirambique. Les commentateurs
de la Gazzetta privilegiata di Milano et d'I Teatri insistent
sur la rupture avec le style brillant de Rossini. Le
critique Carpani écrit: "La Straniera plut et surprit, non seulement par
l'ingénieuse nouveauté de ses choeurs, mais aussi par cette sombre
et douce mélancolie qui, s'étendant presque d'un bout à l'autre du
drame, pénètre dans votre âme et fait couler vos larmes..." Peut-on
trouver une meilleure définition du génie Bellinien tel
qu'il sera plus tard immortalisé dans Norma?
 UN CHEF D'OEUVRE A REDECOUVRIR
La partition de La Straniera est écrite en deux actes, et
suit le découpage traditionnel de l'opéra italien. Après
une brève introduction orchestrale en la majeur, c'est une
alternance de choeurs, d'airs et d'ensembles qui forment
un grand concert vocal.
Cet ouvrage a fait l'objet d'une
analyse assez détaillée de Berlioz dans ses Notes Nécrologiques sur
Bellini, publiées en 1836.
Le premier acte comporte quatre scènes dont l'action se déroule dans
quatre lieux différents. La scène initiale, près du château de Montolino,
comporte un barcarolle nonchalante du choeur suivie par un long dialogue
entre Valdeburgo et Isoletta (l'air de celle-ci a été reporté par la
tradition au second acte).
La seconde scène se déroule dans la cabane
d'Alaïde (l'étrangère). Après un nouveau préambule
orchestral, c'est la romance de l'héroïne, suivie par
un duo passionné avec Arturo, que Berlioz juge "remarquable par l'expression d'une passion profonde
et d'un douloureux attendrissement".
La troisième scène nous conduit
à quelque distance de la cabane, dans la forêt. Elle
s'ouvre par un choeur des chasseurs, dont Bellini était
particulièrement satisfait, suivi par le trio de Valderburgo,
Arturo et Alaïde. La dernière scène du premier acte
s'ouvre sur une page orchestrale descriptive qui nous
montre l'orage, avant un nouveau choeur et un second
trio, des trois protagonistes, qualifié par Berlioz
de "fort dramatique" .
Le
final, avec le combat d'Arturo et Valdeburgo, puis
l'air d'Alaïde, est l'un des sommets de l'ouvrage,
comparé la biographe Leslie Orrey aux meilleures pages
de Verdi ou Puccini.
Le second acte comporte trois tableaux. Il s'ouvre,
sans préambule, sur la scène du jugement de la straniera,
dominée par l'air de Valdeburgo "Meco
tu vieni, o misera". Cette page typiquement bellinienne qui était
l'un des triomphes de son interprète, Tamburini, fait dire à Berlioz: "cette
mélodie, qui fait couler les larmes, doit par les souvenirs qu'elle
éveille et les images de deuil qu'elle retrace, cruellement déchirer
les coeurs auxquels est demeurée chère la mémoire de Bellini. La seconde
scène nous ramène dans la forêt, où se déroule le duo d'Arturo et de
Valdeburgo. La troisième scène, dans l'église, nous fait entendre le
magnifique air d'Isoletta (initialement situé au premier acte). Puis
c'est le quatuor des quatre principaux protagonistes, et la scène du
mariage, qui fait songer au Miserere du Trouvère. Le finale dominé
par l'admirable air d'Adélaïde "dans lequel elle exhale en accents
frénétiques sa passion et son désespoir".
Dans son ouvrage sur Bellini, Pierre Brunel conclut: "Je
tiens La Straniera pour une des oeuvres les plus accomplies
de Bellini. Pourquoi la postérité l'a-t-elle négligée,
alors qu'elle a retenu Le Pirate? Je crains que l'ombre
du Vicomte d'Arlincourt ne continue de s'étendre sur
l'opéra qu'il a inspiré. Mais d'un mauvais roman a
été tiré un livret dramatique qui échappe au ridicule.
Surtout la partition est d'une belle venue.
Plus que jamais, Bellini fait la preuve de la richesse
de son invention mélodique. La beauté du chant permet
de détourner la frénésie passionnelle, non plus vers
quelque ennuyeuse morale, mais vers l'expression d'un
amour humain, trop humain."
Laissons, pour finir, la parole à Berlioz qui ne goûtait
guère l'art bellinien, mais conclut: "La Straniera
est l'ouvrage de Bellini que j'ai toujours préféré.
Cherchons dans ce drame les traces du génie mélancolique
et tendre dont la nature l'avait doué. Il y réside
tout entier."
Benoît Duteurtre
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