Le Festival de Radio France et Montpellier Languedoc-Roussillon
13 - 31 juillet 2009
decouvertes lyriques
1992
Alberto Franchetti
Christophe Colomb

Lundi 27 Juillet 1992
Francesco Gnecco
La prova di un'opera seria

Vendredi 31Juillet 1992
 

programme 1992

Alberto Franchetti
Christophe Colomb

Opéra en 3 actes et 1 épilogue
Livret de Luigi Illica Version concert

Paolo Coni, baryton, Christophe Colomb
Claudio di Segni, ténor, Don Fernan Guevar,
Erich Knodt, basse, Don Roldano Ximenes
MichÈle Lagrange, soprano, Isabelle d'Aragon, Iguamota
Mariana Cioromila, mezzo, Anacoana
Daniel Galvez-Vallejo, ténor, Matheos, 1er Pélerin
Bernard Malet, ténor, Diaz, 1er Cavalier
Laurent Naouri, baryton, Marguerite, 2è Cavalier, 2è Pélerin
Gabriele Monici, basse, 3è Cavalier, 3è Pélerin, Un Père
Claudia Claridch, mezzo-soprano, Yanika, Une jeune fille
Mario Castagnetti, basse, Bobadilla, Un vieillard
Franck Bard, ténor, Quatrième cavalier

Orchestre Philharmonique de Montpellier
Choeur de Radio France

Chef de choeur FranÇois Polgar
Chef de chant Stefano Giarolli
Direction Gianfranco Masini
Christophe Colomb de Franchetti

La première chose qui attire notre curiosité, en abordant le Christophe Colomb de Franchetti, est la voix de celui qui a soutenu la commande lorsque, début 1889, à l'occasion des 400 ans de la découverte de l'Amérique, la ville de Gênes a eu l'idée d'un opéra qui puisse célébrer l'entreprise de Colomb,- la voix de Giuseppe Verdi.
C'est à lui, en fait, que le maire de Gênes, en lui rendant personnellement visite, a adressé l'invitation, mais Verdi, encore atteint par l'affaire d'Otello et probablement, même si non publiquement, déjà lié à Falstaff, et du reste désormais étranger à tout genre de compromis officiel, s'est déclaré indisponible : et il a indiqué, précisément, en la personne d'Alberto Franchetti le musicien à son avis le plus digne de confiance. Suggestion évidemment accueillie immédiatement par les commanditaires, ce qui fit que, le 13 mai de cette même année, le contrat fut signé entre le jeune compositeur de Turin et la Mairie de Gênes, contrat qui impliquait aussi, en tant que librettiste, Luigi Illica, le vainqueur du concours ouvert à cette occasion.
Qu'une telle indication de la part de Verdi ne puisse être interprétée simplement comme une manière élégante de se dérober au problème est plus qu'évident : cela contrasterait avec la proverbiale franchise, une peu rude même, de l'homme, lié d'ailleurs depuis moult décennies par un vrai lien, positif et familier, à la ville de Ligurie, dans laquelle il passait les mois d'hiver, jouissant de la douceur de son climat.
La suggestion de confier le projet colombien à Franchetti doit être comprise comme un acte de confiance, même si en termes indirects, c'est-à-dire en rapport avec cette attitude d'isolement vigilant où se trouvait Verdi, presque au seuil de ses quatre-vingts ans.
L'isolement d'un Grand Vieux, chez qui l'évident changement du panorama ne paraissait provoquer aucun sursaut, et cependant extrêmement attentif à tout ce qui, à l'intérieur de ce panorama, était en mutation; et prêt, à l'occasion, à faire bouger des pièces de l'échiquier, comme une véritable éminence grise.

Il ne nous a pas été donné de trouver une trace plus explicite où constater une admiration déclarée de sa part vis-à-vis de Franchetti; seulement un indice, postérieur toutefois à la commande de Colomb, dans une lettre à Boito, datée du 14 mars 1894 : on y parle de l'opéra Fior d'Alpe de Franchetti, qui aurait été joué à la Scala; Verdi, priant Boito de lui en faire un rapport, écrit : "Il est vrai que le sujet est assez naïf; les vers sont ce qu'ils sont; malgré tout, on peut en faire de la bonne musique et je ne serais pas surpris que Franchetti, mettant un moment de côté sa manière enflée et primaire, trouve quelque chose de bien". Boito, très fidèle, répond par retour du courrier, le 16 mars, lendemain du spectacle : "Ce fior d'Alpe (Cette fleur des Alpes) s'est révélé être d'une débilité inconsistante et ne mérite pas que l'on dépense de l'encre pour écrire longuement là-dessus.
Franchetti, qui avait bien navigué avec Christophe Colomb, s'est noyé dans un verre d'eau et a fait naufrage".
Deux avis qui vont dans notre sens, surtout en ce qui concerne Colomb, car c'était à cela probablement que cette "manière enflée et primaire" faisait allusion; avec une inflexion pas totalement négative, on peut en déduire, mais seulement significative de cette distance qui protégeait la solitude du Vieux, accentuée par son "silence" opératique depuis Aïda, face à l'ambivalence d'une perspective qui semblait éclairer de façon équivoque l'évolution de la dramaturgie verdienne, la faisant apparaître en même temps conservatrice et transgressive des valeurs traditionnelles du mélodrame.

La rupture de ce "silence", justement facilitée par Boito dont l'intempérance juvénile avait provoqué, à un certain moment, une scission tumultueuse, ne va pas atténuer les précautions face au changement de la situation, sous la pression d'une demande réelle, une précaution vigilante pour le moins, où méfiance et curiosité vis-à-vis du nouveau s'entrecroisaient avec les traits de son caractère, entre discrétion méfiante et détermination consciente : "Mais je suis vieux et arriéré... vieux oui, mais pas si arriéré que ça" avait-il écrit dans une lettre à Giulio Ricordi, qui lui avait envoyé pour lecture L'Ami Fritz.
La clef pour évaluer les propositions des jeunes musiciens de la nouvelle génération se profilait là : de Puccini - "dont le genre de musique ne nous plaît pas, parce qu'il suit les traces de Massenet, Wagner, etc...", comme il aurait dit, d'après un témoignage de Ponchielli, à propos des Villi - à Mascagni et à Leoncavallo.
Tout compte fait, on constate, à travers le peu de signes de jugement qui restent, la trace d'une fracture par rapport à cette ligne de continuité qui traverse le cheminement verdien, même dans ses manifestations extrêmes, et qui réside dans la profonde unité de la musique et des paroles à l'intérieur de la fonction dramatique.
Sa gêne déclarée à la lecture de L'Ami Fritz le laisse bien entendre : "En ce qui concerne la musique j'ai avancé un peu, mais je me suis vite lassé de tant de dissonances, de ces faux rapports de modulations de toutes ces cadences suspendues, de ces méprises, et plus... de tant de changements de tempo presque à chaque mesure. Choses toutes très audacieuses, mais qui offensent le sens du rythme et de l'ouïe".

Et peut-être pouvons-nous aussi voir, dans ce franc aveu, les raisons, ou pour le moins un des nombreux motifs, qui expliquent l'acte de confiance vis-à-vis de Franchetti, connu de lui par sa première oeuvre opératique. Asrael, présentée pour la première fois à Reggio Emilia, en 1888, malgré les profondes divergences qui semblent caractériser les expériences de composition des deux hommes. Et, au départ, par leurs conditions sociales.

Fils d'un riche homme d'affaires, le baron Raimondo, Alberto Franchetti, né à Turin le 18 septembre 1860, avait reçu son initiation musicale de sa mère, la baronne Sara Luisa Rothschild, pianiste raffinée; poursuivant ses études en Allemagne, au Conservatoire de Münich sous la direction de Rheinberger, obtenant ensuite son diplôme à Dresde, en 1884, avec Draeseke et Kretschmar.

Un choix, l'allemand, qui émanait de la claire conscience de sortir du carcan d'une condition réductrice, comme celle du "pays du mélodrame" alors au dernier tournant du siècle : aspiration, du reste, qui traversait de façon plus au moins confuse plusieurs couches de la culture musicale italienne et qui marque un des aspects les plus significatifs du contraste avec la pensée verdienne, plus que jamais centrée sur la "voie italienne", celle du "retournons à l'ancien".

Combien ce revirement symphonique, entrepris par de jeunes musiciens comme Franchetti (et, à ses côtés et de manière encore plus déterminée, Martucci et Sgambati), a été réellement prophétique, est une donnée à propos de laquelle la critique est très nette, dans la distinction entre l'idéal de l'élan et les limites d'horizon montrés par les résultats.

Une lettre de Franchetti, alors étudiant à Münich, adressée à son père qui voulait qu'il rentre à Venise, est témoin de cette tension : "Tu sais que j'ai pour la musique une passion qui croît chaque jour : si mon amour pour l'art est grand, aussi grande sera ma gratitude si tu voulais m'accorder les moyens de devenir un jour un vrai musicien. Ceci est mon unique, mon plus grand désir... la ville que je choisirais serait Dresde car, outre le fait qu'elle me donnerait l'occasion de profiter des leçons du célèbre professeur Wullner, elle est très tranquille...

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En Italie, des musiciens de la trempe de Rheinberger, de Wullner ou de Reineke à Leipzig, n'existent pas et la meilleure preuve en est que, alors que dans les Conservatoires allemands il y a presque autant d'élèves du pays que d'étrangers, aucun Américain ou Allemand n'aurait l'idée de venir étudier la composition en Italie.

Le peu de musiciens sérieux que compte l'Italie, comme Scontrino, Bonamici, Sgambati, Catalani, le sont devenus à l'étranger; le dernier a même étudié à l'étranger aux dépens du Gouvernement Italien... Je te supplie encore une fois, cher Papa, de vouloir me l'accorder, à moi aussi."

Et c'est justement en 1884, l'année de cette lettre, que surgit cette Symphonie en si mineur qui reste, aujourd'hui encore, avec les deux de Martucci et celle de Sgambati, un des témoignages les plus significatifs de cette tentative "italienne" de récupérer une lointaine tradition instrumentale en la greffant sur la grande route du symphonisme classico-romantique : l'associant aussi, dans le cas de Franchetti, à la différence de Martucci qui agissait essentiellement suivant le modèle brahmsien, aux succès les plus évidents de la "musique de l'avenir".

Ce qui pouvait donc suffire à rendre Verdi méfiant, lui qui ne manquait pas une occasion de stigmatiser de telles incursions dans son territoire; avec Giulio Ricordi, qui l'informait avec enthousiasme du succès d'Otello à Londres : "Vous parlez de triomphe de l'art italien ! Vous vous trompez ! Nos jeunes maîtres italiens ne sont pas de bons patriotes.
Si les allemands en partant de Bach sont arrivés à Wagner, ils font oeuvre de bons allemands, et ceci est bien. Mais nous, descendants de Palestrina, en imitant Bach nous commettons un délit musical, et faisons oeuvre inutile, pernicieuse même..." . Et, d'une plume encore plus acérée, puisque cette fois-ci ciblant plus spécifiquement le non-aimé Catalani, il notera quelques années plus tard - justement à l'occasion de la saison génoise 91-92 qui voyait affichés Otello, Christophe Colomb et Wally - dans une lettre à Perosio, critique musical et agent de Ricordi dans la ville de Ligure : "Je ne crois pas que ces messieurs, sous prétexte que l'on joue mon Otello ou sous celui d'honorer le Grand Découvreur Génois, prétendent que je vienne au théâtre pour me montrer : encore moins pour écouter le nouvel opéra allemand de ce petit maître de Lucca, dont on me dit qu'il a eu pourtant du succès à la Scala.
C'est Ricordi qui m'en a parlé, lui qui a eu à coeur de publier ses oeuvres, mais je crois sans avantage. Le public veut de la musique italienne et non pas des contrefaçons ou des travestissements allemands. Il veut autre chose que "la musique de l'avenir".
Pourtant Franchetti, malgré sa propension "germanique", réussissait à échapper à cette intransigeance; en janvier 89 Verdi, comme à son habitude, passait l'hiver à Gênes et il avait pu y entendre Asrael : "... je vous en parlerai de vive voix - écrivait-il le 9 janvier à Giulio Ricordi - lorsque je l'aurai mieux lu, car l'exécution est ici si mauvaise chez tous, chez toutes, en tout, que l'on ne peut pas se faire une idée juste.
On sent toutefois qu'il s'agit du travail d'un musicien (belle découverte, me direz-vous) mais, malgré cette opinion généralisée, j'ose croire que Franchetti a vraiment commencé des études sérieuses, exigeantes et profondes mais qu'il ne les a complétées nulle part. ça ne veut rien dire.
Rossini a fui l'école de Mattei ayant à peine fait d'études. Ici Asrael, malgré tout, plaît. Des applaudissements bruyants à chaque acte et trois bis, même pour des morceaux mal exécutés".
On peut en déduire que Verdi semble accorder quelque crédit au jeune débutant, sans que l'hypothèse étrangère le mène, comme dans d'autres cas, à rompre le fil de son attention. Et le chemin d'Asrael est celui qui nous mène à Colomb, même dans les diverses sollicitations du sujet : de la thématique visionnaire de la légende médiévale, où Ferdinando Fontana a puisé le livret d'Asrael, au saut épique de l'aventure colombienne, telle que l'avait écrite Illica; et c'est un chemin qui s'éloigne, avec beaucoup plus de subtilité, de sinuosités et de détours, de ceux que, compréhensiblement, la critique contemporaine a pu remarquer, dans ce paysage théâtral un peu trop amoncelé, trop fouillis, qui s'ouvre en Italie dans la dernière décennie du siècle.
Paysage dans lequel, mise à part l'isolée, mais extraordinairement résonante, réflexion verdienne, seulement la révélation Cavalleria rusticana obtiendra un signe de rachat; la confirmation de la situation de reflux était donnée par la constatation du fait que, contre la croissante pénétration étrangère - au cours de la décennie précédente, outre l'intensification de la diffusion wagnérienne, les titres les plus aimés dans les théâtres italiens étaient Carmen, Lakmé, La reine de Saba - notre "exportation" s'était avérée d'autant plus éphémère, exception faite de la Joconde et de Mephistophélès.
Les deux opéras peuvent, en effet, symboliser l'opposition d'énergies et d'élans qui animaient la situation du théâtre musical italien dans le dernier quart de siècle : le premier, en habits de médiateur, non sans trop entamer un fonds conservateur, entre le solide diktat verdien et un certain travestissement du grand-opéra, le second en tant qu'incarnation d'une turbulence nouvelle, même si en grande partie destinée à disparaître en route, comme le laisse entendre "le premier moule liberty que notre opéra connaisse en musique").
Ce sont aussi les deux lignes maîtresses - surtout en ce qui concerne le "premier" Mephistophélès - qui nous mènent à considérer la transformation de la structure  mélodramatique selon une respiration plus ample : cette respiration que l'on pouvait constater chez Boito avec ces mêmes principes, connus, selon lesquels "l'opéra du présent" aurait dû poursuivre "l'oblitération complète de la formule, la création de la forme, l'agissement du plus vaste développement tonal et rythmique possible aujourd'hui, la suprême incarnation du drame". Indications sûrement pas négligeables et dont on peut voir la portée, - même avec le recul affiché de celui qui, comme le Grand Vieux, aimait être vu comme au-dessus de la mêlée - reflétée, toujours avec des solutions extrêmement originales, sur l'écran verdien.

Et, si l'on regarde de près, même si, d'une part, l'accentuation naturalistico-vériste imposée par les musiciens de la génération suivante - celle qui sera englobée de façon générique dans la définition de "jeune école" -, peut-être considérée comme une récupération d'un esprit d'origine "des compositeurs d'opéra populaires" - c'est la définition connue donnée par Giannotto Bastianelli à Mascagni - elle reste toutefois toujours ancrée dans un contexte historique qui corrige la notion même de vérisme; "si le concept de vérisme dans l'opéra est donc justifié, au moins en partie - a observé Dahlhaus à propos de Cavalleria rusticana -, d'un autre côté il est indubitable que l'atténuation de la critique sociale, l'hégémonie de la cantabilité mélodramatique qui s'affirme en larges traits, l'éluder de la prose littéraire et de la "prose musicale"... sont des caractéristiques irréalistes, ou même anti-réalistes, qui permettent de parler d'une tendance stylistique ambiguë chez Mascagni et Puccini" . Et c'est justement de ce mélange de caractéristiques et de raisons stylistiques aussi diversifiées, que l'érudit allemand fait son point de départ pour insister qu'"une classification univoque ne figure pas parmi les conditions ipso facto propices à la réussite esthétique d'un opéra".

Une observation qui nous mène, de façon opportune, à sortir du parcours rectiligne presque obligé que nous avons l'habitude de suivre dans le paysage de l'"après Verdi", celui du "vérisme", pour nous promener plus librement le long de terrains diversement ordonnés, où l'estompement même des contours semble être la note dominante : car, en effet, l'ambiguïté devient ce même code stylistique, symbole plus fréquent et exhibé du nouveau, mais souvent aussi signe de pressentiments authentiques, osés, contenant même parfois un registre antivériste, bien que, plus couramment, ce soit le mélange de facteurs divers, probablement inmélangeables, qui détermine le climat de cette décadence italienne particulière, fille de la Scapigliatura*, dont la contrepartie, précisément, est celle de fréquentations thématiques et stylistiques improposables par elles-mêmes, comme celle de réussir à renfermer dans la même offre mélodramatique "le goût de l'horrible et la scénographie du fantastique avec le wagnérisme, avec la mélancolie crépusculaire, avec l'harmonie des petites choses et le goût d'un monde humble en apparent contraste avec cette prédilection pour l'exotique" qui semble constituer un autre pôle, non secondaire, de ce vaste ondoiement de pensées et de sentiments.
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Le wagnérisme apparaît comme le grand voile qui protège et anoblit tout ce vaste affublement de modes contradictoires : sans même la force d'incidence bien plus nette, bien qu'essentiellement dans un terrain extramusical, que la suggestion wagnérienne exercera en France, cette véritable matrice de la "Décadence".

Mais à quel point ce voile était léger, je dirais même éphémère, ne nous devient évident qu'avec le recul de plus d'un siècle, en nous permettant de comprendre surtout la portée radicale d'une contreproposition au monde verdien, que l'étiquette wagnérienne voulait représenter; radicalisme qui a trouvé des raisons d'activation, plus encore qu'une réelle tension idéologique de ces musiciens, dans le conflit éditorial entre Ricordi et Lucca et dans la nouvelle entreprise des directeurs de théâtre, sans négliger une fonction critique mue plus par des raisons nationalistes que par une réelle compréhension de la dramaturgie wagnérienne.
Certaines lignes de force (tendance), qui semblent se mouvoir au-dessus du débat en question, aflorent néanmoins comme toujours plus significatives de l'évolution qui intéresse le théâtre musical des trois dernières décennies; et je dirais même qu'elles peuvent renforcer l'idée d'un parcours orienté de façon plus générale, sinon même univoque : le renforcement progressif d'une notion de drame, associée à celle de la continuité du squelette structurel, de l'intensification du tissu symphonique, de la nouvelle fonctionnalité de l'appel des motifs.

C'est là, si l'on regarde bien, un tableau (cadre), même si extrêmement généralisé, dans lequel des modèles contradictoires comme le Gesamtkunstwerk wagnérien et le grand-opéra meyerberien deviennent assez plus proches par rapport aux expériences italiennes de ces trois décennies; si l'on pense aussi à l'évolution verdienne, aux "wagnériens" - comme Boito et Catalani ont été immédiatement étiquetés -, et à tant de musiciens à qui l'habit de la "jeune école" réussit de moins en moins à offrir une couverture suffisante et plausible. C'est donc dans ce panorama, aussi varié et traversé par des tensions contrastantes et contradictoires, qu'il faut situer l'examen du Christophe Colomb, pour le jugement duquel concourt de façon significative le rôle du librettiste Luigi Illica, une figure qui apparaît comme le lien extrêmement malléable de cet entrelacement de motivations et d'attitudes qui parcourent la dramaturgie post-romantique, le poète capable d'adhérer même aux demandes les plus diversifiées, comme celles qui s'étalent le long de ces trois décennies mouvementées.

Déjà à ses premiers pas en tant que librettiste nous le voyons se mouvoir sur le terrain décadent de la Scapigliatura, mais sensible toutefois - dans Wally, qui date de la même année que Colomb -, à des mouvances symbolistes dans le sillage d'un naturalisme chargé de nouvelles résonances, éloignées du diktat réaliste. Diktat auquel, plus tard, il se montrera toutefois ouvert, sans qu'il soit un obstacle à d'autres expériences, à d'autres suggestions, d'origine française mais filtrées à travers des modèles plus de chez nous, exotisme qui se pliera à une notion florale plus domestique jusqu'à aboutir à certains archaïsmes de marque D' Annunzienne.

La collaboration avec Franchetti, qui trouvera une consolidation ultérieure, avec Germania, dix ans plus tard, est née de cette même occasion colombienne, lorsque, en 1889, Illica est sorti vainqueur du concours ouvert par la Mairie de Gênes.
Une occasion prise à coeur comme nulle autre par la municipalité de la ville : comme on l'apprend par les chroniques locales, "la Mairie a entièrement restauré le Théâtre Carlo Felice, achevant le revêtement des sols en marbre, reconstruisant le plafond de l'orchestre, installant l'éclairage électrique avec une centrale dans le Théâtre même, des appareils de chauffage, des ventilateurs, etc...; ces travaux s'élèvent à environ 420.000 lires, dont 12.500 ont été payés par les propriétaires du théâtre.

Le Théâtre étant magnifiquement remis à neuf, la Mairie a décidé de faire une saison extraordinaire d'été et, moyennant une subvention de 160.000 lires, elle a passé un accord avec l'entreprise Piontelli pour une série de spectacles. Celle-ci a commencé le 20 août 1892 avec des concerts dirigés par Luigi Mancinelli...".

Le même chef-d'orchestre qui, le soir du 5 octobre, aurait mené à bon port l'entreprise du Colomb; après deux représentations, Arturo Toscanini lui succèdera sur l'estrade, substitution du reste prévue en conséquence des compromis déjà assumés par Mancinelli à Madrid.
Le succès, comme on le découvre d'après quelques chroniques locales, fut du "jamais vu", d'après d'autres sources critiques moins évident. "Il est vrai - écrivait le critique du Caffaro - que cette musique est ce que l'on peut imaginer de plus grand, de plus élevé, de plus émouvant; Kaschmann a été un chanteur et un comédien insurpassable. Quel artiste ! Aucun mot ne saura exprimer l'effet qu'il a su produire".

Aux côtés de Kaschmann, le rôle-titre, figuraient Edgardo Garbin, Carolina Mussini, Giulia Novelli. Celui qui tirait les ficelles avec Verdi, l'ami et garant Giuseppe De Amicis, dans une lettre au maître datée du 10 octobre, semble placer le succès dans un contexte plus détaché : "Les affaires du C.Felice, malgré que le nouvel Opéra soit discrètement confronté à ces circonstances et rien de plus, avancent de façon peu satisfaisante...".

La critique, dans la reconnaissance même de l'importance du travail entrepris par le jeune musicien, à son deuxième essai théâtral, ne manque pas de souligner les incongruités, attribuables en grande partie à la circonstance commémorative : "... l'exigence de l'opéra ballet, exigence de la Mairie commanditaire - relève Zorzi dans le Mondo artistico du 18 octobre - qui a ainsi compromis le mérite de son initiative, a rendu nécessaire un peu d'Amérique sauvage.

Et même si l'on introduit ici des recherches historiques consciencieuses, des passions aux grandes lignes dramatiques, des détails de costumes jusqu'à plus soif, comme l'a fait Illica, on ne peut pas fuir aux conventionnalismes, aux vieilleries inutiles, aux manières du vieux mélodrame.
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Et la grande figure épique du découvreur d'un nouveau monde rapetisse, disparaît parmi les plumes, les sagaies, les flèches, les idoles et les fureurs des sauvages que l'on avait déjà vus dans l'Africaine et dans Guarany. Et pourtant nous avons une certaine foi, le Christophe Colomb de Franchetti peut encore devenir le chef-d'oeuvre.", conclut la critique, qui a immédiatement touché le point faible, reconnu par tant d'autres observateurs, le déséquilibre de la structure dramaturgique des deux derniers actes, qui s'ouvrent sur la délicate question de la "découverte", une parenthèse "américaine" haute en couleurs, remplis d'amours et de coups de théâtre romanesques.
Observations auxquelles le musicien se montre bien sensible, en entreprenant une révision substantielle de l'oeuvre. Il existe une lettre à Illica, inédite et sans date, qui nous donne une idée du labeur dû à un tel travail de nettoyage : "Cher Illica, j'ai réfléchi, aucun remaniement, aucun nouvel air, mais tout simplement des coupes... et un nouveau finale pour l'acte IV. Je n'ai pas envie de me mettre à remâcher cet éternel... Colomb et d'interrompre ainsi Germania et Giove".

La référence à Germania, monté à la Scala en 1902, et à Giove a Pompei, une comédie musicale sur un livret d'Illica et Romagnoli, qui sera montée à Rome en 1921, nous fait évidemment avancer dans le temps, montrant ainsi combien le "problème" du Colomb avait eu une évolution tortueuse. Dans un premier temps Franchetti a remanié les deux derniers actes, les réunissant en un seul, et c'est dans cette version que l'opéra a été présenté à Hambourg, dans la traduction allemande de Ludwig Hartmann, le 5 octobre 1893, jetant l'ancre à la Scala et à Trévise l'année suivante.

La diffusion de l'opéra se fera donc avec une certaine lenteur, diffusion au cours de laquelle il faut signaler une version en deux actes, le troisième étant omis, à l'occasion de la première représentation américaine, à Buenos Aires, en juillet 1900, réduction que nous retrouverons encore en février 1909 au Théâtre du Casino de Monte-Carlo, ainsi qu'à nouveau à Buenos Aires en 1910 - où l'interprète du rôle-titre a été Titta Ruffo -, à Philadelphie et à Chicago en 1913 et, finalement, à Milan, au Théâtre Dal Verme en 1916.
Nous retrouvons l'opéra en trois actes à la Scala en 1923, dirigé par Antonio Guarnieri, avec Carlo Galeffi dans le rôle-titre. Mais la reconstruction de ce processus complexe est encore pleine de points non éclaircis : nous connaissons trois interventions de la part de l'auteur, celle faite pour la représentation de 1894 au Reggio de Turin, celle à l'occasion de la reprise de l'opéra à la Scala en 1908, remaniement demandé par Toscanini, admirateur sincère de Franchetti, qui avait soutenu depuis toujours le besoin d'une révision substantielle qui puisse donner à l'oeuvre une plus grande  cohérence dramatique.

La dernière intervention aura lieu en 1923, à l'occasion de la reprise de l'opéra au Costanzi de Rome, avec des modifications aussi dans le livret, faites par Arturo Rossato.
Tout ceci nous mène à observer, comme en filigrane, l'entrelacement de deux lignes dramaturgiques sur la vaste trame de l'opéra, deux horizons dont la soudure a été cherchée avec acharnement par le compositeur, sans arriver à cette plénitude d'intégration qui, par exemple, avait été réussie par Verdi dans Aïda, où le prétexte commémoratif et donc le subséquent apparat exotique deviennent, à la fin, parfaitement réabsorbés dans la force convaincante de sa dramaturgie.
Mais ici, bien sûr, le discours, plus qu'à une confrontation, nous mène aux considérations générales déjà mentionnées, à cette condition dissociative qui envahit l'action des plus jeunes compositeurs, qui possèdent peu cette tension centralisante, cette "force morale", comme il est coutume de dire, qui constituent le grand fait cohésif de notre mélodrame du XIXe siècle, et avant tout autre de celui de Verdi; et cet entrelacement de plusieurs points de fugue en une structure polycentrique où la stimulation narratif et l'intérêt linguistique semblent coexister, en puisant réciproquement quelque chose l'un chez l'autre, est propre à la perspective décadente la plus élargie.
Perspectives gênantes aussi, même pour la dilatation peu usuelle de ce type d'enchevêtrement, comme l'on peut constater avec l'un des critiques les plus attentifs, Lorenzo Parodi, lequel, écrivant le lendemain de la première génoise, a souligné d'un côté "la gravité de l'opéra" (10), et donc la limitation de la musique de Franchetti, "qui est trop scolastique, surtout dans la partie chorale", de l'autre le trait qui constituait, à ses yeux, "un défaut grave", c'est-à-dire "l'absence de la note amoureuse". Sans aucun doute, un aspect qui affleure dès les premières notes de l'opéra est l'attention consacrée par le musicien à la scansion constructive : aspect mis en évidence, du reste, dans la trajectoire générale, par la prédilection affichée pour la structure faite de grands chapitres, réassumée dans le titre apposé aux deux parties : la première, comprenant les deux premiers actes, quoiqu'ils soient éloignés dans le temps, 1487-1492, indiquée comme "la découverte"; la seconde comme "la conquête".
Deux grandes fresques, donc, qui accueillent les cadres bien délimités de chacun des actes, à l'intérieur de chacun desquels les scènes s'enchaînent sans solution de continuité.
Une articulation qui laisse deviner la familiarité avec laquelle Franchetti donne forme aussi bien au discours symphonique qu'au choral, et encore plus la facilité qui guide sa main dans le maniement (étalage) des couleurs, toujours fragrantes, transparentes, jamais trahies par ces superpositions lourdes derrière lesquelles se perd tant de notre symphonisme de l'époque.
Un aspect qui a trouvé une reconnaissance inattendue chez un musicien comme Catalani qui, par émulation et par une profonde différence de sentiment et de caractère, n'éprouvait pas pour Franchetti une attirance particulière : au contraire, il avait profondément critiqué Asrael, qu'il considérait comme un opéra plein de défauts.

Néanmoins, après avoir entendu Colomb, il n'a pas pu contenir son véritable enthousiasme : "Hier soir j'ai écouté le premier acte de Colomb, dans sa version orchestrale. C'est de la très belle musique, instrumenté par un grand maître" (11) un aveu à Depanis, qui sera renchéri par la suite : "C'est un excellent compositeur... Tu seras ébahi, si tu l'entends, par la partie instrumentale. Il semble impossible que l'on puisse, en trente six jours, instrumenter cinq actes d'une main aussi sûre, aussi équilibrée, et avec des couleurs toujours belles, pleines et éclatantes".

En effet, c'est cette sensibilité symphonique, cette légèreté particulière qui pénètre, avec une réelle organicité, le matériau sonore, en imprimant, sans aucun sens de l'effort, une animation continue au "récit"; réussissant ainsi à arrondir les angles propres à ce penchant constructif que la discipline des études en pays germanique avait évidemment rendu d'autant plus chevronné : ce penchant qui, à l'occasion d'une reprise milanaise de l'opéra pas mal d'années plus tard, au Théâtre Dal Verme en 1913, mènera Gaetano Cesari à s'interroger, dans son compte-rendu positif du Corriere della sera, si par hasard Franchetti "n'aurait pas commencé l'apprentissage de la musique par la fugue", tant l'héritage du profitable apprentissage complété par le compositeur à l'école de Rheinberger était évident.

Il nous semble, nous l'avons déjà dit, que ce tissu polyphonique qui innerve de manière sensible la partition, ne devient un trait émergeant de façon déclarée qu'à certains moments, lorsque l'évocation archaïque se fait plus pressante ou la définition collective plus contraignante; d'un autre côté, il parcourt comme un lien des situations de langue assez diversifiées, même lorsque la ligne primaire, la voix entendue de l'auteur, se délie le long du souffle épique.

C'est lui, en fait, le premier signe que l'on perçoit, lors du lever du rideau, à travers cette brève introduction orchestrale, dans laquelle nous entendons immédiatement le souffle de la mer : plus encore que dans l'ondulation inquiète des violons et des violoncelles, il est dans la clef exprimée par les trompes qui donne cette couleur fataliste et triste évoquée par la surface de l'eau s'étendant vers l'infini : un début maritime, il n'y a pas de doute, qui rend inévitable le souvenir d'un autre opéra "génois", l'"encre" reconnaissable de Simon Boccanegra, même si le drame qui vient enveloppé par une telle encre est autre. La dimension épique donc, dans l'ombre élégiaque particulière que lui imprime la figure de Colomb, avec son idéalisme, la force qui le pousse à dépasser les limites de l'inconnu, sa solitude qui lui vaut suspicions et hostilité, voilà le noyau émotionnel de l'opéra, dessiné ensuite de manière plus précise à travers les divers passages de l'oeuvre, dont la succession semble indiquer, mais seulement pour nous permettre de donner à ce Colomb sa cohérence de développement historique, d'autres coordonnées : d'un côté la toile de fond pittoresque, fortement inspirée de la Joconde - un autre opéra au fond "marin" - d'où sortent des personnages "noirs" comme Barnaba, qui semble un peu se refléter dans le turpide Roldano, d'un autre côté une perspective plus large, dans laquelle cette même réalité, racontée et représentée avec une touche toujours nette, même si consciemment réduite à l'essentiel, semble presque se perdre, comme réabsorbée par une force supérieure : et l'autre pôle qui exerce cette incidence, qui ne peut pas être ignorée, sur l'opéra, rendant inévitable, plus par la projection intellectuelle qu'elle renferme que par des allusions linguistiques spécifiques, l'évocation boitienne de Mefistofele est justement cette tension utopique qui pousse l'entreprise de Colomb.

C'est de ce point de vue entrecroisé que les deux premiers actes trouvent leur juste rythme poétique, chacun d'eux contenu dans une structure dont l'unité est assurée par la variété des épisodes musicaux qui s'enchaînent, dont quelques uns avec une particulière importance, qui n'est du reste pas passée inaperçue aux premiers critiques.
C'est le cas de la troisième scène du premier acte, avec l'appartition des roméos, que Soffredini a jugée "bizarre et difficile"; en effet, l'archaïsme de la ballade chantée par les trois troubadours provençaux qui laisse apparaître une lumière prophétique suggestive au début de l'histoire tourmentée, observée par la foule au visage oppressé (déjà au début certaines assonances moussorgskiennes laissent une trace non occasionnelle) trouve une extraordinaire réactivation à travers la main robuste du musicien, qui gère l'amplification du discours, jusqu'à l'explosion d'un double choeur grandiose, avec une admirable capacité contrapuntique.

Un crescendo participant qui, avec une indubitable efficacité, - un "effet" de signe verdien - va à l'encontre de la scène suivante, dominée par la réaction que le captif, Roldano, commence à amorcer contre ce souffle populaire; un jeu insidieux d'images terrifiantes, que le poème de Illica propose avec une fantasmagorie complaisante, avec ce goût de l'extrême encore tout marqué par la Scapigliatura. Un germe maléfique qui transformera l'appréhension stupéfaite du peuple - provoquée par le récit poétique des roméos en un ricanement ouvert -, en une scène de fort caractère, devenue célèbre en tant que celle "de la risée". "Le choeur des moqueries, extrêmement difficile, possède de multiples et rares beautés - a noté alors Parodi - c'est un choeur très dédoublé, à six parties, avec deux mouvements distincts et des audaces nouvelles".
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Le contrepoint de cette importance ouverture "chorale" surgit dans la deuxième partie de l'acte, avec l'entrée de Guevara, un personnage positif qui apporte un premier éclairage sur la figure du protagoniste principal, à travers la douleur digne et contenue de l'ouverture de son coeur à son ami : parcours intimiste qui s'approfondit encore plus avec la rencontre avec Isabella.
Dans cet ample morceau final de l'acte c'est surtout un Franchetti mélodique qui prend possession du récit, sans que toutefois la séparation soit trop nette; ce n'est pas, en d'autres mots, l'abandon du mélodiste à une veine toute italienne, parce que l'on remarque bien comment, même ici, tout apparaît filtré par une conscience qui, si d'un côté peut rendre le compositeur sensible à cette tendance du dessin vers des tensions plus sinueuses, que la concision de la structure mélodramatique semble élargir, d'après des mouvances plus subtilement savourées par le jeu chromatique - une tendance que nous trouvons précisément chez Ponchielli comme chez le Verdi d'Otello -, d'un autre côté, laisse bien entendre l'assimilation de façons plus "européennes", celles qui réussissaient à réunir, dans une confluence significative, l'ivoirienne et sentimentale ligne mendelssohnienne et la courbe d'un certain melos lisztien, le Liszt harmonieux et persuasif, des Consolations, par exemple; ce qui n'exclut pas du tout qu'encore d'autres tournures du hongrois, essentiellement symphoniques, certains moments plus vibrants, mais, peut-être encore davantage, les zones problématiques, dans le chromatisme livide de certains poèmes symphoniques, aient laissé leur propre empreinte, bien que non directe, sur le tissu orchestral, fervent et cohérent en même temps, de notre Franchetti.

Si le premier acte présente ce dessin excentré, qui ferme peu à peu la perspective dramaturgique - à travers l'ample espace rempli de foule et à travers les sentiments contradictoires des masses qui se poussent -, jusqu'à fixer les limites les plus restreintes de la tristesse désolée de Colomb, consolée à la fin par le réconfort d'Isabella, le deuxième acte se détache par son côté épique solitaire : passé à bord de l'une des trois caravelles, la Santa Maria, l'acte accentue le noyau dramatique de l'opéra, entrelaçant de façon plus serrée, rendue encore plus aiguë par les conditions du lieu - une nef perdue dans l'immensité de l'océan -, les motifs essentiels du conflit. Une tessiture que le compositeur gère avec un grand contrôle, donnant à l'élément symphonique le rôle évocateur de l'espace marin dominant, déjà avec ce début inquiet et recueilli, le dessin ouvert, interrogatif, la sonorité rendue plus mystérieuse par le timbre de l'orgue.
Plus qu'un cadre, toutefois, car ce tissu avance, en s'y fondant, à travers la trame polyphonique des voix, traduisant les peurs et les égarements de l'équipage.
Toile de fond animée qui fait se détacher, de façon encore plus lumineuse, la voix de Colomb, un Colomb méditabond qui chasse l'assaut du doute à travers des soliloques recherchés, encore un défi particulièrement subtile pour la plume de Illica, dont l'ornementation est tempérée par Franchetti avec son doux souffle mélodique qui ici, toutefois, semble plus que jamais puiser sa nourriture dans cette veine de chez nous, touchée par des inflexions et des parfums populaires, qui court tout le long du paysage italien varié de la deuxième moitié du XIXe siècle, entre mélodrame et romance de chambre.

Une lumière affectueuse qui se reflète finalement sur la conclusion troublée de l'acte, toute jouée sur le grand effet du contraste entre le chant contenu de la Salve Regina grégorienne et l'irruption de la mutinerie, deux énergies qui trouvent ensuite une confluence libératrice dans la plénitude triomphale du chant suscité par la découverte de la terre nouvelle.

La ligne qui accompagne les deux premiers actes, les fondant grâce à une homogénéité de tension qui trouve son élément de cohésion dans la personnalité de Colomb, s'interrompt, sans nul doute, même dans sa version définitive, dans le troisième acte qui fait confluer en lui le quatrième. "Un encombrement notoire des voies respiratoires de l'oeuvre" sera-t-il défini par Cesari, et c'est un avis qui peut être en accord avec une vision tendant à retrouver ces principes d'unité dramaturgique que justement notre XXe siècle - l'écrit de Cesari date de 1916 - était en train d'invoquer, justement comme une réaction à la "dispersion" dans laquelle le mélodrame  du XIXe s'était vautré dans sa phase extrême, poussé aussi par cette propension polycentrique qui avait des racines lointaines, baroques en vérité, et qui trouvera dans le grand-opéra un laboratoire d'une efficacité extraordinaire. Du reste, Verdi lui-même, toujours aussi attentif à la mesure dramaturgique, n'avait-il pas été tenté pendant la composition d'Otello d'insérer une attaque des Turcs, dans le troisième acte, poussé par son irrésistible et intrinsèque vocation pour "l'effet" ? C'est donc dans cette perspective élargie, ouverte par le grand-opéra, et en particulier dans son prolongement vers l'exotisme qu'il faut situer l'acte "américain" de Colomb, avec ses intrigues amoureuses, certes un peu gratuites, ses actions plus animées sur le plan des coups de théâtre, et donc aussi avec une attitude différente du compositeur face au matériau qui est nécessairement le levier de l'effet de "couleur locale". En pleine consonance avec tout ce que le panorama opératique italien était en train d'indiquer depuis au moins vingt ans, dans une extrême variété de reflets recueillis à l'étranger, d'après des modèles, si l'on regarde bien, pas très grands - l'Africaine, Thaïs de Massenet et leurs diverses déclinations mineures, comme Lakmé de Delibes -, et toutefois des potentiaux significatifs, dans leurs divers agencements, pour nos musiciens, le Catalani de Dejanice, le dernier Ponchielli avec sa propension à tempérer quelques uns de ses élans mélodramatiques avec des filtres stylistiques plus raffinés, le Gomes de Guarany et du Schiavo évidemment.
Des croisements diversement soupesés, avec des dosages peu à peu plus subtils, qui mèneront jusqu'aux complaisances floréales de l'Iris mascagnien et, avec le secours des exotismes d'un Pierre Loti, à la Butterfly.
Ce qui, élargissant le regard, nous permet aussi de supérer la barrière, souvent artificieuse, du "vérisme", pour remettre un tel filon dans cet espace plus ample, et aussi plus indifférencié, qui voit ces mêmes musiciens de la "jeune école" en contact avec les nouveautés linguistiques débattues dans l'Europe fin de siècle; de manière à donner ainsi crédit à celui qui parlera, avec raison, du haut degré de formalisation de l'opéra vériste, déviant donc l'objectif des plus jeunes innovateurs, réunis dans une aversion à la poétique de cette école - surtout les trois principaux représentants de la "génération de 80", Pizzetti, Malipiero, Casella - vers l'inadéquation du système idéologique.

Le recul obtenu par cette parenthèse "exotique" rend encore plus intense, d'une certaine façon, l'union avec l'épilogue, dernier acte - le cinquième de la première proposition, copiant ainsi la scansion classique du grand-opéra - où le personnage de Colomb redevient central; observé à la lumière désolée du crépuscule, dans le quel se reflètent aussi musicalement les réminiscences de son entreprise épique, Franchetti nous le repropose dans toute sa dolente résignation. Le discours musical abandonne la somptuosité plus animée et voyante des actes précédents pour trouver une concentration émotionnelle, loin de tout effet.
Une preuve immédiate est la page symphonique recueillie, un Largo en fa dièse mineur, qui ouvre ce pénétrant adieu et qui déverse sa lumière tranquille sur les deux scènes qui le composent, avec la touchante rencontre du personnage principal avec Guevara, le chant lugubre des moines dans la crypte du roi de Castille, le passage visionnaire qui fait revivre au vieux Colomb la dramaticité de l'entreprise, jusqu'au Larghetto funèbre plein d'amertume qui clôt "la dernière heure" de sa vie, face au tombeau d'Isabella.

Gian Paolo Minardi
Professeur à l'Université de Parme
Traduction Ana de Carvalho

* Scapigliatura (bohème) : mouvement littéraire et artistique né à la fin du XIXe siècle en Lombardie, plus particulièrement à Milan, qui, en opposition à un certain goût bourgeois ou post-romantique, proposait, même dans le mode de vie anarchique et dissipée vécue par ses protagonistes, un art réaliste, libre dans ses formes, ouvert aux influences de la culture européenne et en rapport avec les impératifs et les thèmes d'une société en voie d'industrialisation.
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Francesco Gnecco
La prova di un'opera seria

Opéra en un acte
Livret de l'Abbé Giulio Artusi
1ère représentation : Venise, Eté 1803
Version française et adaptation de René Koering

Ewa Malas-Godlewska, soprano, Corilla Tortorini
Natalie Dessay, soprano, Violante Pescarilli    
Daniel Galvez-Vallejo, ténor, Federico Mordante
Frank Cassard, ténor, Fischietto, copiste
FranÇois Loup, baryton, Maestro Campanone
Jean-FranÇois Gardeil, baryton, Le Directeur Don Grilletto Pasticci

Avec la participation de ...
Danielle Streiff, soprano, Aïda 
Henri MaÏer, Le Directeur de l'Opéra de Montpellier  
Claude Vasconi, L'Architecte     
FranÇois Delacroix, Rhadamès   
Dominique Stobinsky, Le Surintendant Général Planétaire des Opéras 
RenÉ Koering, Francesco Gnecco 

Et les musiques de ...
Domenico Cimarosa, Antonio Vivaldi, Wolfgang Amadeus Mozart, Gioacchino Rossini, Giuseppe Verdi, Richard Strauss, Bernard Hermann, Vincent Scotto

Les Solistes de Moscou-Montpellier
Direction Jean-Claude Malgoire
Scénographie RenÉ Koering
Chef de chant et piano-forte DaniÈle Salzer

Décors et Accessoires, Philippe Le Gal, Virginie Vimont

Chorégraphie , Frédérique Perez

L'opÉra dans l'opÉra
Le 8 juillet 1803, on joua à Venise (Teatro Grimani de San Giovanni Grisostomo) une farce en un acte de compositeur gênois Francesco Gnecco sur des paroles de l'abbé Artusi La prima prova dell'Opera Gli Orazi e i Curiazi, autrement dit la Première Répétition de l'opéra les Horace et les Curiace.
Le musicien nous est aujourd'hui à peu près inconnu et on ne sait de lui que peu de choses.
Maître de chapelle de la cathédrale de Savone, il aurait été l'élève de Cimarosa, puis le maître de Paganini.
Outre de la musique d'église liée à sa fonction et de la musique de chambre, il écrivit divers opéras représentés à la Scala et à la Fenice.
Comme son titre l'indique, cette farce prenait pour point de départ un opéra de Cimarosa, les Horace et les Curiace créé en 1796 à Venise, au théâtre de la Fenice. Elle s'incrit donc dans une tradition musicale remontant à la seconde partie du XVIIIè siècle et consistant à prendre l'opera seria, et les manies de ses interprètes, comme cible de l'opéra bouffe.
Molière avait donné l'exemple au théâtre avec l'Impromptu de Versailles.
Dans le domaine de l'opéra, on peut citer Der Schauspieldirektor de Mozart (1786), Prima la musica poi le parole de Salieri (1786), L'impresario in angustie de Cimarosa (1786), puis, plus proche de nous, l'Ariadne auf Naxos de Richard Strauss (1911-12). Avec ce dernier, on approche de la conception moderne du théâtre dans le théâtre, avec deux actions entremêlées.

Histoire d'une oeuvre À gÉomÉtrie variable
Fier du succès vénitien de sa farce en un acte, Gnecco y revient deux ans plus tard et présente à la Scala de Milan un «mélodrame joyeux» en deux actes intitulé La prova di un'opera seria (La Répétition d'un opéra seria). Le livret a été refait par ses soins et la musique enrichie de nouveaux passages. Une intrigue amoureuse entre les chanteurs se greffe sur la parodie, et toute une nouvelle scène à la campagne est introduite, avec choeurs et orage. Cette fois, on ne répète plus l'opéra de Cimarosa mais un certain Ettore in Trabisonde, titre lui aussi parodique.
En fait, il semble bien que Gnecco ait voulu s'adapter au cadre plus vaste offert par la Scala tout en conservant le noyau primitif de l'oeuvre. Cette version en deux actes eut autant de succès que la précédente, comme en témoigne une critique de la première milanaise «La prova d'un'opera seria, voilà le mélodrame joyeux [...] sur un livret qui est sûrement le moins méchant parmi ceux de l'opéra bouffe. Monsieur Francesco Gnecco compose une musique facile, ingénue, expressive et remarquablement variée, vraie, harmonieuse, en un mot, parfaite.
La nature même de l'argument lui a fourni matière à entrecroiser de façon opportune le joyeux avec l'héroïque et le sublime, d'où naît ce difficile contraste qui tient toujours en éveil l'attention du spectateur et maintient son intérêt. » (Il Corriere Milanese, 19 août 1805).
Le succès de l'oeuvre se poursuit tant en Italie, parallèlement aux débuts de Verdi, qu'en Europe et à Paris en particulier. C'est Paris justement qui nous fournit une troisième version, toujopurs en italien, dont la Bibliothèque nationale conserve un exemplaire manuscrit qui s'ajoute à ceux du British Museum et du Conservatoire de Naples pour les versions de 1803 et 1805.
La mouture parisienne de 1806 constitue une sorte de condensé de ces dernières elle est en un acte, renoue avec les Horaces et les Curiaces et laisse tomber l'épisode du pique-nique à la campagne. Musicalement, on joue le jeu du pastiche et des citations de Cimarosa, le «modèle», en faisant vraiment répéter à la prima donna , Corilla, le célèbre air des Horace et des Curiace, «Quelle pupille tenere». On voit que finalement, cet opéra de Gnecco possède de par son essence même de multiples potentialités parmi lesquelles il faut choisir suivant le lieu ou le temps de la représentation en un ou deux actes, avec ou sans choeurs, etc... La version choisie reprend l'édition du chef d'orchestre Giacomo Zani qui fut donnée à la Fenice en 1983. Elle se base sur la version parisienne en un acte, tout en reprenant quatre morceaux de celle de Naples dont le duo soprano-ténor Ah tu sol, tiranno amore et le finale qui remplace la faillite du Directeur jugée trop «tragique».

Un succÈs parisien des annÉes 1830
On est tenté de s'étonner en voyant La prova di un'opera seria se maintenir au répertoire du Théâtre des Italiens de 1806 à 1837. Ce serait méconnaître le goût français pour un genre léger et comique qui remonte au moins au théâtre de la Foire et à ses adaptations d'oeuvres sérieuses en comédies le plus souvent médisantes.
D'un point de vue vocal cette fois, les grands chanteurs, passés maîtres dans l'art du bel canto, s'approprient avec joie une oeuvre qui leur permet à la fois de briller vocalement et de s'amuser d'eux-mêmes à travers la parodie. Ainsi verra-t-on une cantatrice comme Giuditta Pasta donner dans la même soirée (24 octobre 1831) la Somnambule, et juste après La prova d'un'opera seria avec les célèbres Rubini, Lablache et Graziani.
On a trop vite oublié que la grande Maria Malibran «jouait la caricature à merveille et s'amusait à improviser chez elle, à Paris, des pièces de variétés» et «éprouvait la joie de sortir de son rôle habituel de reine ou d'héroïne pour interpréter des rôles caricaturaux ou bouffe» (Madame Malibran par la comtesse Morlin, Bruxelles 1838).
De même Pauline Viardot qui incarna Corilla sur la scène de Covent Garden en 1848 et 1854.
Côté hommes, tant les basses bouffe (Luigi Barilli et Luigi Lablache) que les ténors mythiques (Domenico Donzelli, Luigi Rubini) s'illustrèrent dans l'opéra de Gnecco. Autre avantage de l'oeuvre, elle leur permit, par sa structure mobile, d'introduire aisément les airs de leur choix.
C'est la tradition des airs de bagage héritée du XVIIe siècle et qui faisait qu'un opéra se ressemblait rarement d'une représentation à l'autre, les interprètes intercalant les airs de leur choix, et d'autres compositeurs, qui leur permettaient de briller comme ils l'entendaient.
Tout récemment, en 1983, une autre grande prima donna, Leyla Gencer, a prêté son talent à la redécouverte de cette oeuvre, jouant de toutes les possibilités qu'elle offre d'improvisation, de jeu scénique, et de plaisir du bel canto.
Les airs de bagages et l'adaptation française de René Koering Fidèle à cet esprit qui était celui du temps et celui de Gnecco, René Koering s'est chargé de mettre La prova di un'opera seria à notre portée d'auditeurs du XXè siècle, en faisant une adaptation française qui permettra à tous de goûter la plaisanterie. Rien de pire, en effet, que les jeux de mots en langue étrangère pour faire tomber le comique à plat. Tout a été transposé dans un langage d'aujourd'hui, sans oublier les multiples clins d'oeil à la vie musicale contemporaine, qu'elle soit parisienne ou montpelliéraine. La tradition des airs de bagages dont on vient de parler est elle aussi respectée, ce qui vaudra au spectateur quelques surprises dont il nous pardonnera de ne rien dire de plus !

Un mot de la musique
Elle se définit par son brio et sa vivacité, sa réussite dramatique, même si on ne saurait lui prêter de caractère résolument novateur. Elle se présente comme un écho de Mozart et de Cimarosa, mais également en annonciatrice de Rossini dont toute la production est encore à venir. Déjà de son temps, Gnecco fut considéré comme un compositeur attentif au changement qui était dans l'air au tournant du XIXe siècle. Certes sa musique n'est pas encore romantique mais les instruments s'y approprient un rôle nouveau dans leur dialogue avec la voix. Prenons-en pour exemple l'importance du violon solo, en particulier dans le sextuor des lettres, qui nous rappelle justement que Gnecco eut Paganini pour élève. Même chose pour la répétition de la Sinfonia qui donne lieu à toutes sortes d'effets instrumentaux sur fond de parodie. Enfin, il une une verve goldonienne dans la manière de mener le récit sur le ton de la conversation.

Lucie Kayas

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Adaptation ou rÉforme ?
Comme toute réforme se veut intelligente, il est inévitable que certains inconvénients se révèlent dès son application. Le principe, il y a une quarantaine d'années, qui imposa que l'on jouât les oeuvres dans leur langue originale, était absolument nécessaire. Il était temps que l'on rende aux grandes oeuvres lyriques la poésie et la force du texte original.
Combien de Tosca, de Tristan ou de Fidelio n'a t-on pas entendu dans un français souvent stupide, et combien de Pelléas se ridiculisaient dès que Mélisande se prenait pour Ophélie ?
Cette décision bénéfique à de nombreux ouvrages célèbres, empêche hélas, dans bien des cas, d'autres oeuvres confinées dans leur langue natale de prendre l'essor qui leur revient. Et cela est évidemment particulièrement injuste lorsque l'ouvrage est comique et que la langue empêche de le goûter et souvent de le comprendre musicalement.
Sont exclus de cette situation, les oeuvres illustrissimes comme Le Barbier de Séville ou Cosi fan tutte, la longue pratique de ces chefs-d'oeuvre nous ayant rendu le contenu trés familier.
Il en va autrement de toutes ces comédies inconnues, hors leur berceau, et dont la verve tant musicale et littéraire n'a de sens que totalement comprise. Or qui comprend ici le danois, le vénitien ou l'autrichien de Vienne ?
D'où traduction nécessaire et le plus souvent même adaptation, car les jeux de mots, les us et coutumes ne font souvent rire que les "pays".
Dans le cas précis de l'opéra giocoso de la fin du XVIIIe siècle vénitien ou napolitain, comme pour certains chefs-d'oeuvre de Wolf-Ferrari (basés sur le même usage de l'idiome) il est important d'adapter l'esprit et la lettre, l'allusion canaille comme le proverbe détourné, encore faut-il les connaître et pouvoir les déplacer sans en détourner le sens.
Du coup, le respect de la lettre devient celui de l'esprit, et le vulgaire apposé au noble, l'emphatique collé au coquin, l'angélique marié au trivial, créent une situation que doit retrouver l'adaptation. Or dans ces "revues" (que sont les "farces" et les "comiques" de l'époque) le double sens, l'allusion aux habitudes contadines sont souvent le ressort même de l'action.

Quand on lit l'extraordinaire étude de moeurs qu'est "le Théâtre à la Mode" du grand compositeur Benedetto Marcello (1686-1739) on s'aperçoit que rien n'a changé dans le monde des divas et des ténorissimi. Sauf l'incroyable permission des "airs de bagage" ! Il faut savoir que les divas de l'époque se permettaient d'introduire dans les opéras, des airs composés par d'autres compositeurs, et qui, sous prétexte de leur convenir parfaitement et de leur amener les triomphes recherchés, étaient brutalement introduits, sans transition aucune, dans les oeuvres en cours. Mozart lui-même a participé à ces déplorables habitudes. Et le peu de cas que l'on faisait du compositeur à l'époque, amena la grande Malibran à remplacer systématiquement le IVè acte des Capuletti ed i Montecchi de Bellini, par le IIIè acte du Roméo et Juliette de Vaccai. Une fois ces moeurs assimilées, tout devenait possible. Et c'est dans cet esprit que j'ai été amené à adapter la "répétition" de ce soir.

René Koering

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