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Oscar Straus
Ces Sacrés Nibelungen !
Opéra burlesque
en trois actes (1904)
Livret de Rideamus
Adaptation française de René Koering
Création en France
FranÇoise Pollet, soprano, Brünhild
MichÈle Lagrange, soprano,
Kriemhild
Christer Bladin, ténor,
Siegfried
Marc Mazuir, baryton,
Gunter
Alexandra Papadjiakou, alto,
Ute
Antoine Garcin, basse,
Hagen
Franck Cassard, ténor,
Volker
Jean-FranÇois Vinciguerra, basse,
Dankwart
Carole Chabry, soprano,
Giselher
Gilles Yanetti, sopraniste,
L’oiseau et Wolfadolf
Chef de chœur NoËlle Geny
Chef de chant Bertrand Halary
Mise en scène RenÉ Koering
Décors et Costumes HervÉ et Richard Di Rosa
Lumières Patrick MÉeÜs
Accessoires Gilles Yanetti
Coiffures Patrick Roux
Maquillages Marie-Pierre Perez et Pascale Gregogna
Orchestre Philharmonique de Montpellier Languedoc-Roussillon
ChŒur des OpÉras de Montpellier
Direction Enrique Diemecke
Ces SacrÉs Nibelungen ! en
bref
Les personnages
Gunter, roi des burgondes
Ute, sa mère
Dankwart, son père
Volker, giselher, kriemhild, son frère et ses sœurs
Hagen, surnommé « furieux hagen », son oncle
Von siegfried, tueur de dragon
Brünhild, reine d'islande (très forte)
Un oiseau
Titzel et tatzel, deux jeunes dragons
Un barde, venu d’une autre histoire
Les invités
Le lieu de l'action
Le royaume des burgondes en germanie
L’époque
La nuit des temps
Musiques additionnelles
De richard wagner, peter schickele, john williams...
Argument
Acte I
Conseil de famille au château de worms :
Gunter, roi des burgondes, a la gueule
de bois. Se serait-il trop empiffré de pizza et de boudin au sang
de dragon ? Tous s'interrogent sur la nature de son état : ses parents
ute et dankwart, ses frères et sœurs volker, giselher et kriemhild,
son oncle hagen et les autres membres de sa famille. Aurait-il un
chagrin d'amour ?
Ce qui tourmente gunter, c'est son amour pour la reine
d'islande, la courageuse, très riche et belle brünnhild. Son amour,
ou la peur d'avoir à affronter cette personnalité forte (dans tous
les sens du terme), qui ne prendra pour mari que celui qui pourra la
vaincre en duel ?! D'autant que la jeune femme a déjà occis la plupart
de ses autres prétendants et qu'elle a sommé gunter, par télégramme,
de venir la chercher à la gare, l'après-midi même, afin de lui régler
également son compte. (ballade de gunter, accompagnée sur la lyre)
Le roi froussard veut décamper, mais l'oncle hagen espère
trouver un salut moins humiliant grâce au preux siegfried de nederland,
qui, un jour, a vaincu brünhild. Le brave oncle, estimant que siegfried
ferait un bon parti pour la sœur de gunter, kriemhild, attire donc
à la cour des burgondes le vainqueur du dragon et possesseur du trésor
des nibelungen. La belle avait déjà rêvé du héros, bien avant qu'il
ait présenté sa carte de visite à la porte du château. (romance de
kriemhild, puis ensemble)
Siegfried prévient de son arrivée à coups de klaxon (on
reconnaît là la fameuse sonnerie du cor de siegfried). Il apparaît,
tenant deux petits dragons en laisse, et se présente à la famille comme
un galant homme, qui, certes, n'a jamais achevé sa scolarité secondaire,
estime tout travail indigne de lui, mais sait fort bien se servir d'une
arme. Après avoir été apprenti chez le forgeron mime, qu'il assassine,
il se lance à la poursuite des dragons milliardaires, des géants, des
nains et des commerçants étrangers (et surtout quand ça paye). Profiter
de la vie, claquer du fric, faire enfin un riche mariage, telle est
sa devise. (entrée et lied)
Quand la famille apprend qu'il a déposé le trésor des
nibelungen à la banque du rhin, à six pour cent par an – et
non sur le banc de sable du rhin (la version des troubadours
fait plus chic, c'est mieux pour la postérité) – et qu'il dirige une
fabrique de vin champagnisé, les fiançailles sont conclues. (lied et
ensemble)
La perspective d'une belle dot et les prometteurs rugissements
de cette femelle hystérique réunissent siegfried et kriemhild dans
un duo d'amour. (duo et ensemble)
L'arrivée de brünhild est annoncée. Gunter veut s'enfuir.
Contre promesse de la moitié de son royaume, siegfried le héros propose
au roi de l'assister dans son combat. Il sera invisible grâce à son tarnhelm magique
wagnérien (un bonnet blanc). Dès qu'il est assuré de cette aide invisible,
gunter retrouve sa superbe et, après des préparatifs compliqués, renverse
apparemment brünnhild d'une chiquenaude. Les fiançailles sont conclues.
(finale – hymne)
Acte II
Le hall d'entrée du château du roi des burgondes.
Le double mariage gunter–brünhild/siegfried–kriemhild
a eu lieu. Le repas de noces s'est achevé, et les convives se remémorent
la merveilleuse scène. Rien n'a manqué : ni les bagarres, ni les saouleries,
ni la vaisselle cassée, ni le mobilier brisé : pas de demi-mesure chez
les teutons.
Siegfried s'est montré particulièrement héroïque en fait
de démolition et de vandalisme. Hagen attribue cela à son invulnérabilité
et conseille à kriemhild – prétendument pour mieux pouvoir protéger
son nouveau neveu – de détecter l'endroit où une feuille de tilleul
s'est jadis posée sur lui lors du bain de sang de dragon, laissant
le héros mortel à ce seul endroit. Hagen recommande à la jeune mariée
de marquer la faille d'un signe sur le vêtement de son époux.
Au cours de leur nuit de noces, kriemhild tente vainement
d'arracher le secret. (duo)
Parallèlement, la nuit de noces de brünhild et gunter
s'est déroulée en un merveilleux combat de boxe. Le roi faiblard se
retrouve à la porte de la chambre à coucher. Siegfried le délivre mais
ne peut malheureusement plus se rendre invisible et prêter main-forte
au roi : kriemhild en colère lui a arraché le bonnet magique qu'il
a l'habitude de porter aussi la nuit. Gunter a une idée : il suffira
que le combat se passe dans l'obscurité, siegfried se substituant simplement
à lui. La lumière est éteinte, la lutte s'engage, et brünhild est tant
et si bien domptée qu'elle fond littéralement d'amour pour son substitut
de mari. Dans un accès de jalousie, gunter veut s'interposer, trébuche,
tombe et révèle la présence d'un tiers. Brünhild sonne, les invités
accourent et confondent la fin du combat avec une étreinte amoureuse.
Kriemhild et brünhild se sentent trahies par siegfried
et souhaitent venger leur honneur en exigeant un duel entre siegfried
et gunter. (trio et ensemble)
Pendant sa nuit de noces, kriemhild a finalement trouvé
la partie mortelle, qu'elle a indiquée au moyen d'une feuille de tilleul
épinglée au vêtement de siegfried. Hagen, qui a été désigné comme arbitre
du combat, frappe l'endroit. Siegfried se retourne, tournant le dos
à gunter qui en profite pour le frapper, et de quelque côté qu'il se
tourne le pauvre héros est chaque fois frappé sur la seule petite partie
vulnérable de son être. Il s'effondre. (finale)
Acte III
Le parc du château.
Dankwart est seul devant une table très chargée, dressée
pour le petit déjeuner. Personne ne semble décidé à le rejoindre. Siegfried
prend un bain de siège dans du sang de dragon. Il ne veut plus s'exposer
à une aventure comme cette nuit. Brünhild, qui n'a plus rien mangé
depuis trois-quart d'heure, jure vengeance. Hagen craint que le héros
blessé ne raconte à tout le monde sa mésaventure – quelle honte pour
la famille ! Une seule solution : il faut assassiner siegfried et garder
ses cinq millions. Contre une promesse de mariage du roi attila, hagen
obtient l'accord de kriemhild.
On arme le brave oncle d'une large épée. (ensemble)
Le tonnerre gronde. Le ciel se fait menaçant. Hagen a
peur, hésite à accomplir son dessein, est pris de tourments métaphysiques
et s'enfuit. (mélodrame)
Siegfried ne se sent pas très bien. (lied)
Il demande à l’oiseau (qui s'en retourne tout juste du
club med de bayreuth) de lui prédire l'avenir. Celui-ci lui annonce
l'assassinat prévu, mais sait pertinemment que l'on ne meurt jamais
dans une opérette. Il lui apprend aussi l'effondrement prochain des
actions nibelungen. Siegfried se félicite que ce ne soit pas arrivé
avant le mariage. Grâce à l'oiseau, il démasque hagen, lui arrache
l'épée, mais le gracie volontiers car ce crime était prévu au nom d'un
motif respectable : la cupidité ! Mais lorsque hagen apprend le krach
de la bourse du rhin, son projet de meurtre perd toute raison d'être.
Les deux hommes n'ont plus qu'à devenir amis.
Brünhild se sent toujours déshonorée par le comportement
de siegfried au cours de sa nuit de noces et exhorte hagen à réunir
la cour vehmique. Pour tenter de se faire pardonner, siegfried propose
cependant de lui abandonner son trésor, mais la reine d'islande connait
déjà la nouvelle concernant la banque rhénane. C'est un autre abandon
qu'elle désire. Les deux amants s’unissent dans le duo d'amour qui
avait auparavant réuni kriemhild et siegfried.
Les invités arrivent pour venger l'honneur bafoué. Siegfried leur
propose 50 % des actions nibelungen, qui ne valent plus rien, et tous
se réconcilient (finale).
Que de braves Allemands arrivent en l'écoutant
à s'enthousiasmer pour la valeur et la force teutonnes, c'est
là un des signes les plus bouffons de la culture psychologique
des Allemands – nous autres, en écoutant Wagner, nous sommes
à l'hôpital... La morbidité n'est chez lui pas voulue, pas fortuite,
pas exceptionnelle – elle est l'essence de son art, son instinct,
son « inconscient »,
elle est son innocence...
Nietzsche, Fragments posthumes (1888-89)
De Strauss À Straus
Oscar Straus (1870-1954) est né à
Vienne avec deux « s »,
mais voulant se distinguer de la célèbre dynastie de musiciens, à laquelle
il n'est pas apparenté, il supprimera le second. Au départ, ce fils
d'un grand banquier de Mannheim avait la ferme intention de devenir
compositeur de musique « sérieuse ». Au Conservatoire de
Vienne, sur la recommandation de Brahms, il fait ses premières études
musicales avec Hermann Grädener. A l'âge de vingt ans, il part pour
Berlin étudier avec Max Bruch et compose de la musique de chambre et
des pièces orchestrales. Mais d'autres dons semblent prendre corps
sous sa plume.
1892 : Au « bal la Concorde »,
le jeune Oscar est présenté à son homonyme, Johann Strauss, le roi
de la valse. Deux jours plus tard, il est invité à jouer devant celui-ci
des réductions de ses œuvres orchestrales, des lieder, quelques valses
et une suite de danse.
« A votre place, j'oublierais tous les rêves
de grande musique ; je composerais des valses et je rassemblerais
de quoi écrire une opérette. Mais avant tout, je chercherais une
place de chef d'orchestre en province : il n'y a pas de meilleur
endroit pour se faire un métier de compositeur lyrique que de diriger
la fosse d'un opéra ». C'est sur ces bons conseils de Johann
Strauss qu'Oscar dirige, entre 1893 et 1899, les orchestres de Pressburg,
de Brno, de Mayence, pour échouer finalement à Hambourg comme assistant
de Gustav Mahler.
Une première opérette
Pendant les mois d'été qu'il passe
à Berlin, il fréquente les jeunes artistes du café « Passage », et joue au piano
ses propres pièces. C'est là qu'il rencontre un jeune avocat, Fritz
Oliven, qui, sous le pseudonyme bien choisi de Rideamus (rions !),
écrit de très mordants vers satiriques. En 1900, il est engagé comme
pianiste et compositeur au cabaret « Überbrettl », célèbre
lieu fondé par l'écrivain Ernst von Wolzogen, et fréquenté par l'intelligentsiaberlinoise.
Le sérieux Schönberg, à cette même époque, y est aussi embauché, jouant
au piano, orchestrant, dirigeant pour gagner sa vie « six mille
pages de partitions d'opérettes » !
Après le succès de ses chansons composées pour le cabaret,
Oscar Straus se lance, avec Rideamus pour librettiste, dans la composition
de sa première opérette : Die Lustigen Nibelungen. La première
représentation en fut donnée le 12 novembre 1904 au Carltheater de
Vienne. Elle remporta un certain succès sans pour autant atteindre
vraiment le grand public. La critique loua l'œuvre et particulièrement
la musique :
« Straus est au sommet de
son talent. On trouve tout dans cette œuvre : de l'esprit et de
l'humour, tant dans les parties orchestrales que dans les parties
vocales. Le talent de Straus pour la parodie n'est d'aucun doute.
Tout est léger, fin, mélodieux et rythmé, sans une note superflue,
et il n'est que de citer le fugato qui clôt le premier acte pour
donner la preuve que Straus est un musicien accompli. »
Johann Strauss, mort depuis cinq ans, avait emporté avec
lui l'âge d'or de l'opérette. Oscar Straus et Rideamus renouvellent
là le plus viennois de tous les genres avec une œuvre qui, à la manière
d'Offenbach, parodie la société contemporaine. Les deux auteurs ont
composé cette charge homérique du monde des Nibelungen pour se moquer
du Berlin de Guillaume II, comme Offenbach s'était moqué du Paris de
Napoléon III. Ce geste d'insolence qui consiste à mettre sur pied des
personnages mythiques en costume de ville, pour mieux les faire trébucher,
témoigne d'un trop-plein, d'une surabondance de vie, tourne résolument
le dos à l'esprit de sérieux et à cette « haine de la vie » que
Nietzsche reprochait tant à l'art « crépusculaire » de
Wagner, art complice de « l'esclavage de l'argent » instauré
par le « dieu-industrie ».
Tout en déformant l'image sacro-sainte des héros du Ring,
Straus se moquait aussi des nouveaux riches du Reich de Guillaume II.
L'opérette met en scène des représentants de la petite et grande bourgeoisie
allemande, les fait chanter, danser, se saouler, et prendre des poses
: des gens qui bâtissent une société sur les fondations de Bismarck
et collent des affiches de la Germania (l'équivalent de notre
Marianne nationale). C'est là une Allemagne opulente, agressive, et
qui se prépare à la guerre. Derrière la débordante richesse mélodique
d'Oscar Straus et les quelques allusions à Wagner, se dessine surtout
une attaque contre l'attitude militariste d'intimidation et l'arrogance
des Allemands. « Et on a tout fracassé / Non, y'a plus rien
debout dans la maison / Ça c'est la fureur de tous les Teutons / Que
l'on connaît depuis Cicéron / Y'a plus rien debout » ou « Bientôt
va couler son sang ! / Fracassant sera cet homicide / Ce sera mieux
pour tous les survivants ! », chante le chœur ici et là.
Guillaume II avait alors envoyé des
troupes en Chine avec pour mot d'ordre de se déchaîner « tels les Huns »
contre tout ce qui était étranger. Straus et Rideamus interprétaient
à leur manière cette incitation au massacre des autres peuples.
Du succès au scandale
A Berlin, l'opérette fut un véritable succès. La capitale
du royaume prussien reconnut les cercles les plus élevés de sa société
et s'amusa de la parodie comme elle souriait aux caricatures des « Joyeuses
pages », la rubrique que tenait Rideamus dans un journal
célèbre. On riait aussi du persiflage en allitérations et des citations
sonores de la solennité de Wagner, du boudin de dragon, des deux pauvres
petits orphelins-dragons servant de briquet à Siegfried, de la parodie
sur la métrique des strophes originales des Nibelungen, etc.
Chaque pointe fit rire, chaque allusion musicale fut
comprise, que ce soit lorsque les héros germaniques accomplissent un
rituel de présentation dans le meilleur style prussien du mess d'officiers,
ou lorsque le célèbre signal de cor de Guillaume II retentit de la
fosse d'orchestre : le Kaiser était si fervent de Wagner qu'il s'était
réellement fait installer un klaxon reproduisant le thème du cor de
Siegfried ! Aussi l'arrivée du héros en automobile, pur ajout de mise
en scène, est-elle une allusion de plus à l'Histoire. On reconnaîtra
aussi dans le mélodrame de Hagen en proie à l'angoisse quelque écho
à la métaphysique schopenhauerienne, ce révélateur de « la vérité
sur les choses humaines » selon Wagner, et dont ses propres drames
se sont sentis frères.
Straus n'osa pas citer des airs entiers de Wagner, préférant
l'allusion, voire le pastiche. C'était déjà trop de faire du roi Gunter
un imbécile, couard et ombrageux, de Siegfried un idiot prétentieux,
quelque peu gigolo, de Brünhild une épouvantable mégère, brutale et
vulgaire, de Kriemhild une sotte nymphomane, et des Burgondes d'affreux
ivrognes sans honneur !
En 1908, la vénération des Allemands
pour Wagner était d'autant plus forte qu'elle était récente : la
querelle esthétique opposant les défenseurs de la « musique poétique » de Liszt
et Wagner et les fidèles de la musique instrumentale « pure »
de Mendelssohn et Brahms avait longtemps détourné le public d'une juste
appréciation des drames de Wagner. N'oublions pas que, durant des années,
Bayreuth ne fut qu'un fiasco. Il n'y avait guère que les Français et
les Anglais pour s'y rendre à genoux !
Parmi les airs, duos, trios, ensembles, marches, valses,
galops, romances et hymnes divers de la partition originale, le metteur
en scène de ce soir s'est risqué à nourrir l'œuvre de quelques musiques
de scènes empruntées au vrai Wagner, mais aussi à faire revenir l'oiseau-prophète
d'un séjour au club Méditerranée de Bayreuth, et à lui donner pour
chant l'air d'Elsa de l'acte II de Tannhäuser. Un nouvel écho
de Nietzsche nous parvient alors, cette jolie description du bourgeois
: cet « homme du couchant, avec “ses instincts sauvages
endormis” dont parle Faust, voici qu'il a besoin de villégiatures,
de bains de mer, de glaciers, de Bayreuth... A de pareilles époques,
l'art a droit à la pure idiotie, à des vacances de l'intelligence,
de l'esprit et du cœur. C'est ce qu'a su comprendre Wagner. La “pure
idiotie” est le meilleur reconstituant... »
Ne soyons pas non plus étonnés de voir apparaître en
guise de servante un monsieur Wolfadolf, sopraniste sévère, brun, très
légèrement moustachu. Un autre fou de Wagner, ce Wolfadolf, comme le
surnommaient très affectueusement certains des propres descendants
du Maître de Bayreuth... Dans ces entrelacs d'époques et de genres,
nous glisserons un autre personnage célèbre : Assurancetourix, le barde
d'Astérix, que l'on bâillonne dès qu'il se met à chanter.
Et tant d'autres secrètes références, que l'on se surprendra à décrypter,
ici et là...
Après l'immense succès de Berlin, les Lustigen Nibelungen entamèrent
une marche triomphale sur les scènes allemandes, jusqu'à ce qu'en 1908,
les cercles nationalistes de Graz, provoqués par les débordements slovènes
contre les minorités allemandes de Laibach (Ljubljana), appelèrent
par voie de presse à la révolte, estimant que « les misérables
attaques contre l'œuvre la plus édifiante de la littérature mondiale,
notre légende des Nibelungen, étaient une insulte insupportable
vis-à-vis du peuple allemand ». Les représentations des « Sacrés
Nibelungen » se transformèrent en poudrière. Puis d'autres
villes où fut jouée la nouvelle opérette à succès furent la scène de
violentes manifestations d'associations d'étudiants nationalistes,
et aucun directeur de théâtre n'osa plus faire jouer les Sacrés
Nibelungen.
De Vienne à Hollywood
Heureusement pour Oscar Straus, son Rêve de valse (1907)
vint, tout comme La Veuve joyeuse de Franz Léhar, redorer
doucement le crépuscule de la monarchie des Habsbourg en lançant la
mode de l'opérette viennoise jusque sur les scènes de Broadway. Avec
son Soldat de chocolat (1908), d'après l'irrésistible G.B.
Shaw, Oscar Straus conquit l'Angleterre et les Etats-Unis, où il est
considéré comme le précurseur du music-hall. Une multitude d'opérettes
mélancoliques assurèrent son succès dans le monde entier : de la Dernière
Valse (1920) à Une femme qui sait ce qu'elle veut (1932),
le Berlin des années 20 fut envoûté par la voix de Fritzi Massary,
tandis qu'à Paris, Yvonne Printemps immortalisait Marietta (1928)
et les Trois valses (1937). Straus conquit enfin Hollywood,
où, en collaboration avec Ernst Lubitsch, il composa les musiques et
les chansons des films The smiling Lieutenant (Rêve de valse,
1931) et One hour with you (Une heure avec toi, 1932).
Malgré ses quelques quarante œuvres écrites pour la scène,
Oscar Straus gardera toujours une préférence pour ses Lustigen
Nibelungen ; bien qu'ils fussent tombés dans l'oubli, c'est avec
eux qu'il avait inauguré le seul théâtre qu'il dirigea jamais, le théâtre
Ronacher de Vienne. La pièce avait été retirée de l'affiche dès la
deuxième représentation et le théâtre avait dû fermer ses portes :
c'était en 1916, en pleine première guerre mondiale, et la morale de
la fin, qui n'évite la mort sublime du héros que parce qu'il est ruiné
et ne peut plus rien rapporter à ses meurtriers, ne pouvait que faire
scandale. Les auteurs ne voulaient en aucun cas magnifier le sang,
le meurtre, la guerre elle-même. Vingt ans plus tard, lorsque les Nazis
firent jurer à la jeunesse allemande de mourir héroïquement, Straus
et Rideamus s'expatrièrent. Straus s'installa à Paris, où il obtint
très vite la nationalité française (et la légion d'honneur !), puis
trouva refuge aux Etats-Unis. L'un de ses fils se suicida en exil.
Un autre mourut dans un camp de concentration.
Quand le vieux maître de l'ironie mélancolique revint
en Autriche, après la guerre, peu de théâtres reprirent ses opérettes.
Il fallait oublier les exilés si l'on voulait soi-même oublier ce qu'on
leur avait fait subir. Octogénaire, il composa enfin son dernier et
plus célèbre succès : la musique du film de Max Ophüls La Ronde (d'après
Arthur Schnitzler).
Grégoire Hetzel
Ernest Bloch
Macbeth
Opéra en un prologue et trois actes (1910)
Livret d’Edmond Fleg, d’après William Shakespeare
Version concert
Création en France
Jean-Philippe Lafont, baryton Macbeth
Markella Hatziano, mezzo-soprano, Lady Macbeth
Jean-Philippe Marlière, baryton, Macduff
Jacque Trussel, ténor, Banquo
Christer Bladin, ténor, Duncan
Philippe Georges, baryton, Lennox
Marcel Vanaud, baryton, Le portier
Sophie Fournier, soprano, Première sorcière
Hanna Schaer, mezzo-soprano, Deuxième sorcière
Ariane Stamboulidès, contralto, Troisième sorcière
Wojtek Smilek, basse, Un vieillard et Première apparition
Annie Vavrille, mezzo-soprano,Troisième apparition
Franck Bard, ténor, Un serviteur
Ferijs Millers, ténor Malcolm
Andris Gailis, basse, Le meurtrier
Chef de chœur Sigvards Klava
Chef de chant Jocelyne Dienst-Bladin
Orchestre Philharmonique de Montpellier Languedoc-Roussillon
Chœur de la Radio Lettone
Direction Friedemann Layer
Macbeth en bref
Le librettiste
Edmond Fleg, alias Flegenheimer (1874-1963), originaire de Genève. Il
sera l'auteur du second opéra (inachevé) de Bloch, Jézabel, et de l'Œdipe
d'Enesco.
Le compositeur
Ernest Bloch (1880-1959), plus connu pour son œuvre orchestrale, dont
Schelomo pour violoncelle et orchestre. Il émigrera aux Etats-Unis
autour de la Seconde Guerre mondiale.
La création
A l'Opéra-Comique de Paris le 30 novembre 1910 avec Lucienne Bréval dans
le rôle de Lady Macbeth.
Les personnages principaux
trois sorcieres
duncan : roi d'ecosse
malcolm : fils de duncan
macbeth : un général
lady macbeth : son epouse
banquo : un noble d'ecosse
macduff : un noble d'ecosse
L'histoire
après une bataille dont il sort vainqueur, les prédictions des sorcieres
font naître a la fois ambition et jalousie dans l'esprit de macbeth. la
détermination de son epouse le pousse a assassiner le roi duncan pour
monter sur le trône, puis a eliminer banquo. assailli entre autres par
le spectre de banquo, il sera finalement vaincu par l'armée levée par
macduff et dissimulée par les branchages de la forêt de dunsinane.
A ne pas manquer
le prologue et plus particulièrement la discussion entre les trois sorcieres.
fin de l'acte i : le tumulte dans le château a la découverte du crime
et l'intervention du vieillard.
acte ii : fin du premier tableau, le dialogue entre macbeth et son epouse.
la scène de somnambulisme de lady macbeth au début de l’acte iii.
Argument
En ecosse, vers l'an mille.
prologue
une bruyère battue par le vent. trois sorcieres devisent en revenant
du champ de bataille où macbeth vient de triompher de sweno. macbeth approche,
accompagné de banquo. les sorcieres prédisent au premier qu'il sera thane
de cawdor, puis roi, et au second que ses enfants monteront sur le trône.
l'instant d'après survient macduff venu nommer macbeth thane de cawdor
au nom du roi duncan. perplexité de macbeth.
Acte I
rentré dans son château, macbeth raconte la scène a son epouse. un serviteur
annonce la visite du roi. lady macbeth décide que duncan ne sortira pas
vivant de cette demeure.
le roi entre, désigne son fils malcolm pour successeur, et se retire
dans ses appartements. macbeth hésite mais sa femme le convainc de tuer
duncan.
troublé par de sombres pressentiments, banquo ne trouve pas le sommeil.
il croise brièvement macbeth, puis retourne se coucher. hagard, macbeth
voit en hallucination le poignard du crime quand la cloche sonne, signal
convenu pour l'assassinat. macbeth s'exécute. a son retour, lady macbeth
sort barbouiller de sang les gardes afin qu'on leur impute le crime. au
matin, macduff se présente pour réveiller le roi. il entre dans la chambre
et découvre le cadavre. horreur et panique gagnent tout le château.
Acte II
obsédé par la prophétie des sorcieres et l'idée que les enfants de banquo
seront rois, macbeth charge deux meurtriers d'assassiner banquo et son
fils fleance. pendant ce temps, il offre un festin aux seigneurs d'ecosse.
durant le repas, macbeth est assailli par le spectre de banquo qu'il est
le seul a voir. lady macbeth tente de rassurer les convives troublés par
le délire de macbeth. seul avec son epouse, macbeth est a nouveau assailli
par le spectre et décide de faire disparaître aussi malcolm et macduff.
Acte III
la caverne des trois sorcieres qui fomentent la perte de macbeth, lequel
entre et les interroge sur son destin. une premiere apparition l'enjoint
a se méfier de macduff, une seconde lui montre les enfants de banquo devenus
rois, et une troisieme lui assure qu'il restera invaincu tant que la forêt
de birnam ne se lèvera pas contre son château de dunsinane.
dans le château de dunsinane, lady macbeth, en une crise de somnambulisme,
croit voir sur ses mains du sang qu'elle ne parvient pas a effacer.
avec le jour entre macbeth. un serviteur annonce que l'ennemi marche
contre le château, et bientôt entre lennox apportant la nouvelle du suicide
de lady macbeth. on annonce alors que la forêt de birnam est en marche.
les troupes de malcolm et macduff, qui s'étaient dissimulées derrière les
branchages, pénètrent dans dunsinane. macduff tue macbeth et désigne malcolm
comme le nouveau roi d'ecosse.
je crois en votre avenir. quand même les sorcières de votre macbeth ne
me l'auraient pas dit, je le lirais dans la lettre que vous venez de m'écrire.
j'y entends sonner une musique prophétique, dont le sens n'est pas douteux.
Romain Rolland
lettre à Ernest Bloch, 26 novembre 1911
La crÉation À Paris d'un opÉra d'Ernest Bloch
Composé entre 1904 et 1910, Macbeth d'Ernest Bloch fut créé à l'Opéra-Comique
de Paris le 30 novembre 1910. Appréciée par le public, l'œuvre de ce compositeur
de trente ans ne rencontra pas le même écho chez les critiques, à quelques
exceptions près dont le compositeur italien Ildebrando Pizzetti et le critique
parisien Pierre Lalo qui en rendit compte dans Le Temps le 31 décembre 1910.
« Le Macbeth qu'a représenté l'Opéra-Comique, outre quelques défauts superficiels,
possède une qualité profonde : une nature de musicien dramatique originale
et forte s'y révèle. L'adaptation que M. Fleg a faite du drame de Shakespeare
est aussi fidèle et respectueuse que possible (...). L'action est plus concise,
plus rapide et semble plus terrible (...). C'est comme une condensation
de l'horreur tragique.
Macbeth (la pièce) adhère intimement à la musique par
le sentiment de terreur, de mystère et de fatalité dont il est empli,
et par la nature de la poésie et du lyrisme de Shakespeare qui touche
au plus profond de la vie intime. C'est le règne même de la musique. Celle
qu'Ernest Bloch a imaginée pour Macbeth possède deux signes particuliers
et deux qualités principales qui
sont liées : son accord, presque son identité avec le poème de Shakespeare
et l'intensité de son expression dramatique. Il est difficile d'imaginer
une musique qui se fonde plus étroitement avec le texte poétique. Bloch
semble à tel point possédé par la pensée de Shakespeare que celle-ci s'exprime
d'elle-même dans sa musique. Dans les scènes où son invention semble entièrement
réaliste, il a atteint une vérité qui surpasse la transcription directe.
Nous percevons les mouvements des passions des personnages ; nous entendons
l'accent de leurs paroles et l'inflexion de leurs voix ; ils sont devant
nous, saisis par la musique dans l'essence même de leur existence... Le
musicien qui les a ainsi représentés les a vus vouloir, agir et souffrir
: il n'a pas assisté froidement à ce spectacle, mais avec comme la fièvre
d'une hallucination mentale. C'est de là que vient l'intensité de son sens
et de son expression dramatique. C'est ce drame que Bloch a voulu exprimer
: il l'affronte en face à face, il s'y attaque, sans jamais s'en éloigner
un instant (...).
Les scènes les plus impressionnantes de Macbeth, celles dans lesquelles
le musicien a exprimé sa conception avec la plus grande continuité et la
plus grande force, sont les suivantes : la scène où, dans la lande, les
sorcières apparaissent à Macbeth, tout enveloppées de brume, d'ombre et
de mystère ; la scène où naît l'idée du crime, se précise et se réalise
dans l'esprit de Macbeth et de Lady Macbeth, dialogue d'une énergie et d'une
âpreté singulières où se révèlent les âmes des deux assassins ; enfin le
tableau du crime, le plus long et le plus développé de l'opéra, et aussi
le plus beau. La vague terreur qui plane sur la brève rencontre de Macbeth
et Banquo, les hésitations et les angoisses suprêmes de Macbeth, le crime
lui-même, les questions, les réponses entrecoupées et fébriles que l'assassin
échange avec sa femme, puis son désespoir halluciné : “Macbeth tue le sommeil...”
Tout ceci est d'une expression parfaitement juste, pénétrante et impressionnante.
Et quand, après la chanson du portier ivre d'une étonnante couleur berliozienne,
Macduff entre dans la chambre du roi au lever du jour et découvre le crime,
quand avec de hauts cris, il réveille le château et ordonne de sonner l'alarme,
alors commence un magnifique chœur de tumulte et de peur. Sur la basse pesante
formidablement construite sur les lugubres coups de cloche, des gémissements
s'élèvent, se croisent et se bousculent jusqu'à s'unir en une immense vocifération.
Puis, quand la foule apprend et comprend l'acte monstrueux, quand elle voit
le spectacle de la chambre ensanglantée, une sorte de terreur sacrée s'abat
sur elle, étouffant ses lamentations et ses cris. Et, seule dans le silence,
la voix d'un vieillard qui semble venu du fonds des temps se lamente sur
l'horreur d'un crime sans pareil. Cet acte est tragique au plus haut degré
; et il est d'une sobriété et d'une grandeur stupéfiantes. Il procède d'un
mouvement rapide et puissant, mené par une véhémence qui ne l'abandonne
pas un seul instant. L'impression de mystère et de fatalité s'unit à un
accent de vérité immédiate, qui prend à la gorge : c'est l'œuvre d'un visionnaire,
et en même temps d'un réaliste. Les deux autres actes comportent encore
des scènes d'une couleur et d'une vigueur extraordinaires : ainsi, après
le festin troublé par le spectre de Banquo, le sombre dialogue de Lady Macbeth
et de son époux, tous deux mis au ban de l'humanité, mais poursuivis par
leur crime, obsédés par des images de meurtre et de sang ; ou comme le second
tableau des sorcières, l'apparition des fantômes qui montrent à Macbeth
son destin, la prophétie qui lui prédit qu'il ne sera pas vaincu tant que
la forêt de Birnam ne se lèvera pas contre lui, et l'exaltation de joie,
le délire triomphal de l'assassin, devenu sûr d'être invincible. Toutes
ces choses sont véritablement belles, et douées d'un effet et d'une passion
dramatique rares.
L'orchestre, très coloré, très ingénieux,
est parfois plus tourmenté et plus massif que nécessaire, mais il est
normal qu'une première œuvre comporte des erreurs de cette nature. On trouve
par ailleurs dans Macbeth des audaces et duretés harmoniques : mais elles
sont toujours musicales ; c'est l'œuvre d'un musicien qui connaît son art
et a le sens du naturel. Bloch est quelqu'un. »
Qui Était Ernest Bloch ?
Distinguons-le d'emblée de son homonyme et contemporain le philosophe et
esthéticien Ernst Bloch.
Né à Genève en 1880 de parents commerçants, Ernest Bloch y étudie le
violon avec Louis Rey et la composition avec Jaques-Dalcroze. De cette période
date la Symphonie orientale (1895). Puis il se rend à Bruxelles où il poursuit
sa formation auprès d'Eugène Ysaÿe (violon) et François Rasse (composition)
de 1897 à 1899. Il passe ensuite deux années à Munich où il prend des leçons
avec Ludwig Thuille, et se trouve à Paris en 1903-1904. C'est vraisemblablement
là qu'il rencontre son compatriote Edmond Fleg (alias Flegenheimer) d'origine
juive comme lui. Elève de l'Ecole normale supérieure et agrégé, Fleg fait
représenter à Paris sa pièce Le Message en 1904. Par la suite, il écrira
les livrets de Macbeth et Jézabel pour Bloch ainsi que celui d'Œdipe pour
Georges Enesco. On lui doit aussi toute une série d'ouvrages consacrés au
judaïsme, dont Ecoute, Israël, Anthologie juive, Jésus raconté par le Juif
errant.
De retour à Genève en 1905, Bloch entre dans l'entreprise d'horlogerie
de son père, consacrant le reste de son temps à la musique, dirigeant, composant
et donnant des conférences. En 1909, il devient chef de l'Orchestre de Lausanne,
puis est nommé professeur de composition au Conservatoire de Genève où il
enseigne également l'esthétique.
La composition de Macbeth l'occupe de 1904 à 1910.
« J'ai composé Macbeth dans les bois et dans les montagnes de la Suisse.
J'avais vingt-cinq ans. Pendant une année, je me suis plongé dans le poème.
Je l'ai vécu, j'y ai rêvé. Puis vint le travail musical : je l'ai accompli
assez vite, la plus grande partie fut créée avec une ardeur fébrile ; les
corrections et éliminations allèrent beaucoup plus lentement. Certaines
scènes me donnèrent des joies intenses, mais souvent, j'étais découragé.
Parfois, je sentais que j'avais atteint une parfaite union entre poésie
et musique, et parfois, en revanche, je me laissais prendre par le désespoir.
Mon devoir était de donner un juste reflet de Shakespeare et en même temps
de rester moi-même (...). »
Au cours des années suivantes, il se consacre à son sentiment hébraïque
qui lui inspire Trois Psaumes (1912-1914), Trois Poèmes juifs (pour orchestre,
1913), le très célèbre Schelomo (rhapsodie hébraïque pour violoncelle et
orchestre, 1915-1916) et la symphonie avec voix Israël (1912-1916).
En 1916, il se rend aux Etats-Unis, enseigne à New York et Cleveland où
il fonde un institut de musique. De 1925 à 1930, il dirige le Conservatoire
de San Francisco. Les dix années suivantes le voient à nouveau en Suisse
où il se consacre à la composition. Peu avant la début de la Seconde Guerre
mondiale, il émigre définitivement aux Etats-Unis où il mourra en 1959.
Macbeth vu par Ernest Bloch
Au moment où se préparait l'édition de son opéra Macbeth, Bloch avait songé
à lui adjoindre une préface en forme d'introduction à l'utilisation des
leitmotive dans cette œuvre. Ce petit exposé fut l'objet de longues discussions
avec Edmond Fleg, dont certaines nous sont parvenues à travers des lettres
dont celle-ci, conservée à la Bibliothèque Nationale à Paris.
« Mon cher Fleg,
Vous avez reçu mes lettres. Je ne crois pas avoir grand-chose à ajouter...
Il faut être très circonspect : je n'ai rien inventé, d'abord, et ensuite
je n'ai eu consciemment aucune idée de système en écrivant Macbeth. J'ai
eu des préférences ; j'ai choisi ; j'ai su davantage ce que je ne voulais
pas faire que ce que je voulais faire. Maintenant, nous apercevons ces préférences,
nous les classons, nous en déduisons... Tout cela est bien, mais je n'en
tirerai pas de conclusion, ni de système préconçu pour Jézabel, par exemple.
Ce qui était bon ici peut être mauvais ailleurs... Il faudrait faire sentir
un peu cela dans une préface... Dieu nous garde de toutes les théories !
Voici cependant quelques notes, quelques observations. Il ne faut naturellement
citer ni Wagner, ni Debussy. Prenons Debussy. Il prend pour chacun de ses
personnages un thème, si l'on peut appeler cela des thèmes ; ou plutôt une
courbe ; elle n'est même pas très expressive en soi ; on dirait qu'il a
redouté un contour trop précis ; il a peur du dessin, alors que Strauss
voit tout en silhouettes. Golaud, Pelléas, Mélisande, Arkel ont leur thème.
Celui-ci est développé un peu mécaniquement selon la rhétorique musicale
: Dukas, je crois, fait de même.
Dans Macbeth, rien de pareil. Macduff n'a pas de thème à lui, ni Lady Macbeth,
ni Banquo, ni Macbeth lui-même. Le nom des personnages n'appelle aucun thème.
Leurs penchants, leur anatomie cérébrale presque, leurs tendances, bref,
tout ce qui me paraît leur caractère propre, essentiel et nécessaire au
drame, au contraire, est caractérisé musicalement – et cela est balbutié
dans Macbeth, mais cela sera organisé dans Jézabel.
Macduff m'importe peu dramatiquement. Il n'est rien – un repoussoir – un
second plan. Il incarne quelque chose, il a une valeur symbolique ; cela
seul est caractérisé. Banquo idem... Ce qu'il est se trouve dans sa manière
de parler, ou dans un côté passif (sa destinée). Lady Macbeth, au contraire,
a trois thèmes, trois côtés caractéristiques. Et en Macbeth, il y a avant
tout le guerrier. Beaucoup plus importants sont les thèmes qui font agir
les personnages : destin, pouvoir, ambition, justice.
Le premier point essentiel que je déduis, et qui d'une préface en serait
me semble-t-il le début, c'est que pour l'étude musicale de Macbeth, il
importe avant tout de pénétrer le drame et sa psychologie ; de s'y reporter
constamment, de sonder les personnages. Tout dérive de là.
Cela ne veut nullement dire que la musique abdique ses droits, son pouvoir,
son autonomie. Au contraire ; mais elle cherche avant tout le cœur du drame
et le cœur des personnages, et ne s'attarde guère au texte lui-même – le
texte est le guide – et elle trouve ainsi ce qui est musical dans le drame,
ce qui doit être exprimé ; ce qui est du domaine propre de la musique :
le côté humain, intérieur, l'esprit et non la lettre. Vous voyez donc que
les thèmes de Macbeth sont surtout expressifs et peu “silhouettes” – cela
ne veut pas dire que j'exclus ce système : au contraire ; d'un opéra grotesque
par exemple, et même de n'importe quel drame, je vois très bien ce côté
descriptif du personnage, comme une caricature – mais dans Macbeth, c'était
inutile. J'ai toujours été un peu choqué du thème caractérisant Walther
dans Les Maîtres chanteurs. Ce petit thème léger et sautillant ne me dit
rien du personnage ; il plaque mal avec sa psychologie et son apparence,
et il est surtout inutile. Où il m'amuse, où il est vivant, c'est lorsque
Walther ne paraît pas, et que Beckmesser pense à lui ; alors on entend le
thème de Walther tel que Beckmesser le voit : c'est le thème d'un rival
odieux, un thème rabaissé, perturbé, transposé de sa signification primitivement
descriptive d'un personnage ; par cette transposition, il devient psychologique,
vivant.
Mes thèmes expriment surtout des états d'âme des personnages, et ceux dont
on a besoin pour le drame. Il y a d'autre thèmes, mais les plus importants
sont ceux-là : le côté guerrier de Macbeth, le mystère de la destinée, ce
que représente aux yeux de Macbeth la postérité de Banquo, la rage qu'il
éprouve à cette idée, l'idée d'avant le crime. Et voilà pourquoi il est
difficile de donner des noms aux motifs de Macbeth.
Je me résume : une étude thématique de Macbeth ne saurait être faite en
dehors du drame. Pour comprendre l'emploi qui est fait de ces thèmes, il
faut avant tout examiner la psychologie des personnages. Les thèmes sont
intimement liés à leur évolution. Exemple : Macbeth subit l'influence de
Lady Macbeth, il devient un peu elle-même (Acte II, p. 187, “Ah ! Faire
couler du sang !”). Plus tard, la troisième apparition n'est pour lui que
l'incarnation inconsciente de Lady Macbeth.
Donc : extrême souplesse et malléabilité des thèmes. Ils se transforment
non par nécessité ou jeu musical, mais par nécessité dramatique, psychologique.
On pourrait peut-être dire aussi que les thèmes, comme le drame lui-même,
se sont pliés au grand courant qui l'anime. Macbeth n'est pas tant un drame
de l'ambition, comme d'aucun ont cru le voir, que celui de la conscience.
Ce qui m'importait, ce n'était pas de montrer un processus d'événements,
mais la réaction, les réactions psychologiques à ces événements.
Etant donné un homme loyal – poussé par l'ambition, il commet un crime.
Qu'arrive-t-il ? Voilà le problème. Par conséquent, tout se rapporte à cela,
et vous le voyez (?), ma conception musicale – la chose m'apparaît bien
clairement maintenant – n'est autre chose que cela même... On peut même
dire sans exagérer que les personnages et leur importance musicale, et les
thèmes qui les caractérisent, sont absolument dépendants de cette manière
de voir.
On pourrait mÊme classer les thÈmes de cette faÇon-lÀ.
– Thème planant sur toute l'œuvre, la dominant, s'appliquant tantôt à
l'un, tantôt à l'autre des personnages :
la destinée.
– Thèmes essentiellement liés à celui-ci comme les porteurs de cette
destinée :
tous ceux des sorcières.
Et voilà déjà la marche vers le crime.
– Thèmes qui poussent Macbeth au crime :
pouvoir – ambition – plus tard, enfant de Banquo, Malcolm-roi.
– Lui servent à commettre le crime :
poignard – frapper – la nuit (le crime – Lady Macbeth).
– Autres thèmes qui le poussent au crime :
tous ceux de Lady Macbeth, son côté guerrier (voir plus bas que ce thème
le retient aussi), sanguinaire, cruel, sensuel.
– Thèmes qui retiennent Macbeth de commettre son crime :
Macbeth guerrier, Duncan (souverain, bonté de Duncan), la Paix (qu'il
possédait avant le crime), le remords.
– Thèmes qui torturent Macbeth :
le désespoir, le remords, la paix, la détresse, la terreur, le spectre,
la forêt.
– Thèmes opposés à Macbeth :
les enfants de Banquo, Malcolm-roi, la justice (côté Macduff), la vengeance.
Les autres sont des thèmes neutres ou descriptifs, ou épisodiques. »
Ecouter Macbeth
Mais avant d'identifier tous ces motifs, l'auditeur sera frappé par les
sonorités et les harmonies debussystes qui s'installent dès le prologue.
De même, la déclamation et la conduite vocale, délaissant totalement l'idée
d'arias, montre l'influence incontestable du Pelléas et Mélisande de Debussy
– Debussy qui, interrogé par Bloch sur le langage musical, lui répondit,
si l'on en croit Ernest Ansermet : « La tonalité n'existe pas, il n'y a
que la modalité ».
Cependant, pour ce qui est de l'extériorisation de la psychologie des personnages
et de la foule, c'est à Moussorgski que l'on sera tenté de se référer.
Un des moments les plus réussis et les plus personnels de l'œuvre reste
sans doute la scène de somnambulisme de Lady Macbeth au second tableau de
l'acte III. Curieusement omise par Pierre Lalo dans sa critique, elle permet
à elle seule de mesurer la distance qui sépare le Macbeth de Bloch de celui
de Verdi, antérieur d'environ un demi-siècle (1847 pour la version italienne,
1865 pour la version française). Véritable monologue plus déclamé que chanté,
elle est la pure traduction de l'égarement du personnage dont la vocalité
se délite totalement au profit du mot, prélude au suicide de Lady Macbeth
qui s'inscrit là dans une totale logique musico-dramatique.
Lucie Kayas |