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Pietro Mascagni
Opéra en 1 acte (1890)
Livret de Giovanni Targioni-Tozzetti et Guido Menasci
Version concert
Entracte
Domenico
Monleone
Cavalleria Rusticana
Opéra en 1 prologue et 1 acte
(1907)
Livret de Giovanni Monleone
Version concert - création
Denia Mazzola-Gavazzeni, soprano, Santuzza
Janez Lotric, ténor, Turiddu
Jean-Philippe Lafont, baryton, Alfio
NanÀ Kavtarashvili, soprano, ola
Elizabeth Laurence, mezzo-soprano, Lucia, Nunzia
Et dans l’œuvre de Domenico Monleone seulement :
Giancarlo Tosi, basse, Brasi
Orchestre National de Montpellier Languedoc-Roussillon
ChŒur de la Radio Lettone
Direction Friedemann Layer
Chef de chœur Sigvards Klava
Chef de chant Jocelyne Dienst
Pietro Mascagni et Domenico Monleone • Cavalleria Rusticana
Le triomphe de la Cavalleria Rusticana de
Pietro Mascagni au théâtre Costanzi le 17 mai 1890 est sans doute
l'événement le plus marquant de la vie musicale du règne d'Umberto
Ier d'Italie. Le jeune compositeur de vingt-sept ans, qui participait
avec cet opéra au concours lancé deux ans plus tôt par les éditions
Sonzogno, jouissait soudain d'une notoriété propre à ranimer un opéra
italien usé et somnolent. « Cette œuvre », comme
le souligne Guido Salvetti, « redonnait à l'opéra son rôle officiel de spectacle « populaire »
par excellence, relayant avec efficacité des questions idéologiques
complexes : redécouverte des valeurs liées au milieu rural (spontanéité,
sincérité, authenticité des sentiments, etc.), exaltation de la plus
pure italianité dans le respect de la tradition, retour à l'idée de
« peuple » (celui qui est représenté sur la scène et celui
venu l'applaudire dans la salle), loin de tout soupçon de lutte de
classe. » Le moment de la rédemption avait sonné et, qui
plus est, elle prenait une forme tout à fait différente de celle dictée
par les wagnériens et les décadents. L'art italien allait donc retrouver
une envergure mondiale, redonnant ainsi sa chance à l'opéra en tant
que genre et, partant, à toute une nouvelle génération de musiciens.
Le livret, on le sait, est inspiré d'une nouvelle de Giovanni Verga
(publiée en 1880 sous le même titre dans le recueil Vie des champs),
bien qu'il en gomme considérablement les implications sociales.
En résumé, l'action se passe dans un village de Sicile, à la fin du
XIXe siècle. C'est le matin de Pâques. Turiddu, qui vient de rentrer
du service militaire, a appris que Lola, dont il était éperdument amoureux,
a fini par épouser le charretier Alfio. Il cherche alors à se consoler
avec Santuzza, mais après l'avoir séduite, il la rejette. La jeune
femme, désespérée, vient demander des comptes à son bien-aimé, mais
celui-ci la repousse brutalement. Santuzza, aveuglée par la jalousie
et la douleur, révèle à Alfio que Lola lui est infidèle. À la sortie
de l'église, Turiddu invite ses amis à boire un verre dans l'auberge
de sa mère, Lucia. C'est là qu'Alfio le provoque en duel. Avant de
s'éloigner, Turiddu demande à sa mère de le bénir et de prendre soin
de Santuzza. Peu après, derrière l'église, les deux rivaux s'affrontent
: le cri d'une villageoise – « On a tué Turiddu ! »
– annonce l'issue tragique de ce duel paysan.
Les plus grands succès de la décennie, comme Paillasse de
Leoncavallo (1892) ou L'Arlésienne de Francesco Cilea (1897),
naquirent sur le modèle de Cavalleria. Mais cette vague de
succès offrit aussi à d'autres compositeurs, qui n'avaient pas forcément
grand chose à voir avec ce modèle consensuel et larmoyant, la chance
de s'exprimer.
C'est le cas d'Umberto Giordano avec André Chénier (1896)
ou de Giacomo Puccini, qui ferait couler beaucoup d'encre par la suite.
La nouvelle « jeune école italienne » était donc née. Elle
était moins l'expression d'une communauté de style et de goût qu'un
phénomène de génération regroupant de nouveaux « génies nationaux »,
dans un climat de prédilection pour le mélodrame que l'opéra de Mascagni,
parfaitement dans l'air du temps, avait magistralement suscité.
Mais il y eut, à l'époque, une autre Cavalleria Rusticana qui
ne connut pas les mêmes honneurs, jusqu'à en être injustement écartée.
C'était le premier opéra d'un jeune compositeur et chef d'orchestre
génois, Domenico Monleone, qui avait eu la naïveté, en toute bonne
foi et avec un livret inspiré de la même nouvelle de Verga, de se présenter
au concours qui, une dizaine d'années plutôt, avait couronné Mascagni.
Mais n'anticipons pas, car l'affaire mérite que l'on s'y attarde.
Né
à Gênes le 4 janvier 1875, c'est très jeune que Domenico Monleone apprend
de son père chef d'orchestre ses premiers rudiments de musique (bien
que ce dernier eût préféré en faire un ingénieur). Il étudie le violon,
d'abord avec Baciagalupo puis avec Moresco. Mais le jeune Domenico
est davantage attiré par la direction d'orchestre. Son père a l'idée
de l'envoyer à Milan, où il travaille, entre autres, auprès du célèbre
Luigi Mapelli.
En quelques années, l'élève devient chef d'orchestre,
trouvant sans mal les premiers engagements qui le conduiront à diriger
en Allemagne, en Hollande, à Constantinople, à Athènes et enfin en
Italie, dans sa propre ville de Gênes pour l'oratorio Mors
et vita de Gounod et le chœur des chevaliers du Parsifal de
Wagner (« A la dernière Cène »), œuvre qui jusqu'alors n'avait
été dirigée en Italie que par les plus grands : Martucci, Mancinelli
et Toscanini.
C'est à cette période que mûrit sa vocation de compositeur, condition
nécessaire à un succès théâtral.
Il fallait donc trouver un éditeur.
Ricordi était inaccessible. Quant à Sonzogno, Monleone pouvait espérer
attirer son attention par le biais de son concours, grâce auquel Mascagni
avait frappé un grand coup avec sa Cavalleria Rusticana. Les
frères Monleone, Domenico et Giovanni, se mettent donc en quête d'un
sujet à présenter au concours et, se fiant à des rumeurs, ils pensent
satisfaire le désir de Sonzogno en choisissant la même nouvelle de
Verga. « Rien d'étrange ni d'exceptionnel à cela »,
commentera le musicologue Carlo Pedemonte à l'occasion d'un hommage
rendu à son ami génois.
En effet, sans avoir à énumérer les dizaines
de Didon abandonnée de l'histoire de la musique, Pedemonte
se contente de citer un exemple alors très récent et très réussi :
les deux Manon de Massenet et Puccini, « toutes deux
également admirées », rappelle Pedemonte, « sans
contestation de part et d'autre, et même accueillies par tous avec
un enthousiasme qu'alimentait l'intérêt de la comparaison. »
D'autre part, Verga lui-même avait déjà tiré une pièce de sa nouvelle
et l'avait fait représenter en 1884 au Carignano de Turin, avec Eleonora
Duse et Flavio Andò dans les rôles de Santuzza et Turiddu. Enfin, Mascagni
n'avait pas été le premier musicien à s'y intéresser. En effet, Stanislao
Gastaldon, dont beaucoup se souviendront comme auteur de Musica
Proibita, avait donné une Mala Pasqua au théâtre Costanzi
de Rome le 9 avril 1890, soit un mois avant la Cavalleria de
Mascagni. Sans parler d'un certain Oreste Bimboni qui, cinq ans plus
tard à Palerme, avait repris les personnages de Verga pour une improbable
suite à Cavalleria intitulée Santuzza.
Mais revenons aux frères Monleone qui terminent assez rapidement leur
opéra et l'envoient au concours Sonzogno, en le faisant précéder d'un
avertissement contenant un hommage explicite au chef-d'œuvre de Mascagni.
La suite est étonnante : leur travail plaît aux jurés mais irrite Sonzogno
et l'œuvre n'est pas sélectionnée. Or Monleone n'est pas homme à se
laisser décourager. Il prend contact avec l'impresario hollandais De
Hondt et obtient de faire représenter son opéra en Hollande.
Le 5 février
1907, la nouvelle Cavalleria Rusticana est jouée en première
mondiale à Amsterdam, précédée de celle de Mascagni. Le généreux Verga
approuve cette nouvelle adaptation.
Le succès est retentissant, incitant
l'impresario à la proposer dans d'autres villes d'Europe. Elle terminera
sa tournée en Italie, au théâtre Vittorio Emmanuele de Turin, le 10
juillet de la même année et là aussi, connaîtra un authentique triomphe,
sous la baguette du chef d'orchestre Antonio Guarnieri qui sera un
des plus grands chefs d’orchestre italien de tous les temps.
Le lendemain, on peut lire dans la Gazzetta del Popolo :
« Dans son prologue, Monleone nous offre un véritable poème
symphonique qui, après les harmonies graves et mystérieuses des cuivres,
[…] poursuit par une savante description du village endormi sous les
rayons de la lune. […] Et toujours, tout au long de ce poème musical,
la noblesse des thèmes, le choix des motifs, […] des couleurs, distribuées
en touches savantes, tout concourt à émouvoir l'auditeur et à créer
chez lui le sentiment d'un tout organique, équilibré et plein de poésie. »
Un tel succès critique et public ne
peut qu'inquiéter Sonzogno qui voit là une menace pour l'avenir de
l'œuvre de Mascagni. À tel point qu'encouragé par Marco Praga, alors
directeur de la Société des Auteurs et opposé à Verga dans cette affaire,
il porte plainte pour violation des droits d'auteur et plagiat contre
les frères Monleone, leur éditeur Pucio (qui venait d'acheter l'œuvre)
et Verga lui-même. 
Le moment est peut-être venu de préciser certains
détails. Si l'on remonte de quelques années en arrière, on apprend
que le 7 avril 1890, Giovanni Verga autorise par écrit le compositeur
Pietro Mascagni alors inconnu « à versifier ou à faire versifier,
à adapter pour les besoins de la musique et à faire représenter » sa pièce
de théâtre Cavalleria Rusticana – Scene Popolari. Le 6 mai
suivant, comme on le sait, Cavalleria Rusticana remporte le
concours Sonzogno. Le 17 mai, l'opéra est représenté au théâtre Costanzi
de Rome (en présence de Verga) et le 31, Mascagni cède à l'éditeur
Edoardo Sonzogno « la propriété exclusive et absolue de l'œuvre,
pour tous les pays, ainsi que tout autre droit d'auteur ».
Verga, bien sûr, n'est pas satisfait de cet accord et traîne le musicien
et son éditeur devant les tribunaux en demandant la moitié des droits
dérivés de l'œuvre en qualité d'auteur exclusif du livret. Le jugement
en appel confirme la victoire de l'écrivain qui est reconnu comme co-auteur
du livret au même titre que Targioni-Tozzetti et Menasci, lui accordant
un quart des revenus de l'œuvre.
Mais à présent, faisons un saut en avant : le
10 mars 1907 (après la première de l'opéra de Monleone), Verga signe
un contrat selon lequel « rien ne s'oppose à ce que monsieur le chef d'orchestre Monleone
publie et représente librement, ou fasse publier et représenter librement,
en Italie comme à l'étranger, l'opéra précité […] de même que le livret
précité. » Hélas, les dispositions de 1890 empêchaient cette
nouvelle cession. Par un jugement du 23 décembre 1907, confirmé en
appel au mois de juin suivant, le Tribunal de Milan donne raison à
Mascagni et Sonzogno. En outre, le livret de Monleone est considéré
comme une contrefaçon de celui de la Cavalleria de Mascagni,
et par là-même interdit d'utilisation.
Et de fait, les deux livrets présentent plus d'une
analogie.
Certes, ils s'inspirent tous deux d'une adaptation théâtrale
de Verga, dont ils respectent la concision. Mais il est vrai aussi,
comme le souligne le jugement, que certaines scènes absentes chez
Verga se retrouvent (avec toutefois des dialogues différents) à la
fois dans le livret de Mascagni et dans celui de Monleone. Dans ce
cas, est-il justifié de parler de plagiat ? « Sans doute »
argumente Carlo Curami, « si les mêmes scènes ne se retrouvaient pas
également dans le livret de La Mala Pasqua, écrit par Bartocci-Fontana
(le compositeur Gastaldon, en l'occurrence, ne s'en plaignit jamais).
Le texte y ressemble bien plus à celui de Mascagni que celui de Monleone.
Or Gastaldon fut le premier à s'inspirer de la nouvelle Cavalleria
Rusticana. Dans ce cas, qui a plagié qui ? […] Restons sérieux : s'il
existe effectivement certaines analogies, elles sont essentiellement
dues au caractère conventionnel de l'opéra en tant que genre. Et en
fin de compte, dans un contexte lyrique où de nombreux compositeurs
s'intéressent aux mêmes sujets […], on ne voit pas pourquoi deux Cavalleria
Rusticana ne pourraient pas coexister. Sans compter que dans cette
affaire, on n'a parlé que du livret, alors que la musique de Monleone,
elle, est véritablement originale. »
Les mois passent… Une fois leur procès perdu, les frères Monleone
cherchent aussitôt un autre sujet à adapter à la musique déjà écrite,
et ils le trouvent, sans vraiment le faire exprès, dans une autre nouvelle
de Verga, Il Mistero.
De nouveau sollicité, le grand écrivain
répond avec enthousiasme et propose de travailler avec Giovanni Monleone
à l'élaboration du livret. En fin de compte, ce projet n'aboutira pas
: la musique de Cavalleria Rusticana sera en fait utilisée
pour un autre opéra, La Giostra dei Falchi [La Joute des faucons],
joué au théâtre Verdi de Florence en 1914. À son tour, la nouvelle Il
Mistero fera l'objet d'une musique entièrement nouvelle, sur un
livret co-signé par Verga et Giovanni Monleone et édité par… Sonzogno.
Il sera donné le 7 mai 1921 à la Fenice de Venise, avec le chanteur
Aureliano Pertile.
Le temps effaça peu à peu les déplaisants souvenirs liés à cette affaire
qui, somme toute, aurait pu finir plus mal. Curami se souvient qu'à
l'occasion des festivités du cinquantenaire de la Cavalleria Rusticana de
Mascagni, quelques mois avant la mort de Domenico Monleone (le 15 janvier
1942), ce dernier en avait dirigé quelques uns des plus beaux passages
au Carlo Felice de Gênes. La direction du théâtre, dont Monleone faisait
partie, avait offert un banquet au cours duquel un journaliste avait
porté un toast à Mascagni en ces termes : « Ainsi,
maestro, votre Cavalleria galope fougueusement depuis cinquante ans,
tandis que celle de M. Monleone est restée clouée au sol… »
Mascagni se leva alors, interrompit le toast, ouvrit les bras et se
tournant vers l'intéressé assis à ses côtés, s'exclama : « Mais
mon cher Monleone, vous savez bien que je n'ai jamais rien eu contre
vous ! Et pour ce qui me concerne, je ne désire rien d'autre que l'éditeur
retire son veto. » Il est vrai que Mascagni ne perdit jamais
une occasion de manifester la grande estime qu'il avait pour Monleone
qui, au fond, se remit assez bien de cette mésaventure.
Marco Ianelli
Traduit de l’Italien par Valérie Julia
« Code d'honneur rustique»,
un titre en français ?
« Cavalleria Rusticana » : ce titre, consacré en France
par le succès durable de la version dramatique mise en musique par
Mascagni, est parvenu jusqu'à nous sans que nul ne semble s'interroger
sur sa signification précise. Il a paru légitime de la conserver, tout
en proposant une traduction, pour rendre l'opposition entre le « Code
d'honneur », avec son contenu de gestes rituels (le baiser accompagnant
le défi à la mort, la morsure esquissée à l'oreille du rival signifiant
l'engagement solennel) et le « rustique », dans lequel Verga
fait sans doute entrer la déloyauté du procédé employé par Alfio.
Franco Alfano
Risurrezione
Opéra en 4 actes (1902-1903)
Livret de Cesare Hanau d’après Léon Tolstoï
Version concert - Création
Denia Mazzola-Gavazzeni,
soprano, Katiusha (Caterina Mikailovna)
Antonio Nagore, ténor, Dimitri Ivanovitch
Nekludoff
Vladimir Petrov, baryton, Simonson
Laura Brioli, mezzo-soprano, Anna - La
Rossa
Jacqueline Mayeur, mezzo-soprano, Sofia
- La Gobba
Giancarlo Tosi, basse, Impiegato - Capo
Guardiano - Guardiano - Ufficiale
NanÀ Kavtarashvili, contralto,
La Gouvernante - Korablewa
Rôles chantés par des membres du ChŒur
de la Radio Lettone :
Vera, Fenitchka , Una Donna - Kritzloff , Un Mujich
1er Contadino • 2e Contadino
Orchestre National de Montpellier Languedoc-Roussillon
ChŒur de la Radio Lettone
Direction Friedemann Layer
Chef de chœur Sigvards Klava
Chef de chant Jocelyne Dienst
Les deux premières décennies du XXe siècle ont vu s'amorcer la crise de
la grande tradition de l'opéra italien. D'une part, des compositeurs comme
Leoncavallo, Cilea et Giordano constataient avec amertume qu'ils ne connaîtraient
plus jamais les succès de leurs débuts.
D'autre part, avec Mascagni et Puccini,
on voyait émerger un certain éclectisme dans le choix des sujets marquant
la fin des conventions propres au genre qui avaient jusqu'alors régi
les rapports entre le musicien et le librettiste, le musicien et son éditeur,
le musicien et son public.
C'était, comme le souligne Guido Salvetti, «
la fin d'une esthétique », fondée sur une rhétorique de la spontanéité
et du naturel, au profit d'une autre, fondée sur d'autres codes également
rassurants : composition brillante, orchestration habile, anoblissement
de l'œuvre par l'utilisation de textes littéraires, rivalité entre littérature
et musique.
C'est dans ce contexte que s'imposa la figure
de Franco Alfano (1876-1945), personnage exubérant mais réfléchi qui,
dès ses années d'apprentissage, ressentit le besoin de prendre ses distances
par rapport aux perspectives étriquées que lui offrait l'école napolitaine.
Pour cela, après des études très sérieuses, il multiplia les expériences
culturelles à l'étranger.
Et c'est le 30 novembre 1904, alors qu'il n'avait pas encore trente ans,
qu'il rencontra le succès avec son opéra Résurrection au théâtre Vittorio
Emmanuele de Turin.
Commencé à Paris (où Alfano avait réussi à faire représenter
deux ballets aux Folies Bergères), poursuivi à Moscou, cet opéra fut achevé
à Naples, où il resta l'une des œuvres du compositeur les plus appréciées
(la millième représentation fut fêtée en 1951).
Cette œuvre le plaça aussitôt
parmi les meilleurs représentants du vérisme, mais la variété de sa palette
orchestrale, aux accents wagnériens, le distinguait de ses compatriotes
Giordano, Mascagni ou même Puccini (dont Toscanini le chargera de terminer
la Turandot en 1925).
Forte de la valeur et de la popularité du
sujet de Tolstoï, cette œuvre affirmait en outre l'importance de la maîtrise
de l'écriture symphonique dans la musique théâtrale.
La vocation clairement théâtrale
d'Alfano se mettait donc au service d'une musicalité complexe, où l'ardeur
du langage musical se traduit en pages denses (plus qu'en mélodies «
chantantes »), où l'écriture symphonique touffue est traversée d'éclairs
de lyrisme empreints d'une certaine noblesse.
Reportons-nous, pour la genèse de l'œuvre, aux souvenirs d'Alfano lui-même
: « A cette époque-là, 1900-1901, le roman de Tolstoï, Résurrection, faisait
un triomphe. Je le lus d'une traite et en tombai amoureux.
Quand j'appris
que Bataille en avait tiré une pièce de théâtre pour Berthe Bady, actrice
inoubliable, j'allai aussitôt le trouver pour lui commander un livret. Il
était d'accord, mais me demanda dix mille francs de prime de commande et
un très fort pourcentage de droits d'auteur. Ce fut la douche froide.
Mais
l'enthousiasme était toujours là. Je pouvais renoncer à Bataille, mais pas
à Résurrection. Un ami très cher, Camillo Antona Traversi, grand connaisseur
des théâtres parisiens, et un journaliste, Hanau, se mirent au travail pour
moi. Le livret en prose - une prose rythmique, simple, claire - fut vite
rédigé. Et je me lançai alors avec fougue dans la composition. »
A cette époque-là, la vie musicale en France était particulièrement brillante.
D'une part, la fortune de Massenet pâlissait devant le vérisme triomphant
de Charpentier. De l'autre, Debussy, soutenu et adulé par les intellectuels
plus que par le public, ajoutait à ses mémorables compositions instrumentales
un opéra, Pelléas et Mélisande qui, représenté en 1902 à l'Opéra Comique,
avait renvoyé dos à dos, par l'originalité de sa forme, les wagnériens comme
les anti-wagnériens. C'est dans ce contexte extrêmement riche, et dans le
cœur d'un Napolitain ayant vécu à Leipzig, que naquit Résurrection.
« Je me mis au travail avec ardeur », rappelle Alfano, « une ardeur jamais
démentie au cours des cinq mois où je me consacrai à la composition. Je
peux dire que je vécus pleinement cette période. Je m'identifiais à chaque
personnage.
Ce qu'il ressentait, je le ressentais comme lui. Sans jamais faiblir.
Les coupes réalisées dans les éditions ultérieures furent suggérées par
des contraintes de mise en scène mais en réalité, tout ce que j'avais
écrit était nécessaire.
En à peine plus d'un mois, j'avais terminé le troisième
acte, un acte à la fois dense et sobre, tant tout y était douloureusement
sincère et terriblement juste. Cette œuvre fut conçue sous des cieux divers.
Les deux premiers actes naquirent à Paris, le troisième à Berlin, la
première partie du quatrième à Moscou et le duo final à Naples, sur le
Pausillipe. […] De Moscou, j'avais proposé l'opéra aux éditeurs Bock et
Ricordi. Le premier, absent de Berlin, tarda à me répondre, tandis que le
second m'invita immédiatement à Milan. Je m'y rendis, je jouai et chantai
Résurrection. Aussitôt, Ricordi l'acheta. C'est ainsi que mon opéra fut
confié à des artistes d'exception comme le chef Tullio Serafin qui, malgré
ses vingt-six ans, était déjà très réputé, et Elvira Magliuolo, une ardente
soprano extrêmement émouvante. Le baptême eut lieu au théâtre Vittorio Emmanuele
de Turin le 30 novembre 1904. Le succès fut retentissant. » 
La critique publiée dans le numéro de décembre de la revue Ars et Labor
confirme cet enthousiasme : « On ne peut qu'être surpris et admiratif devant
l'audace du traitement du drame de Tolstoï, où la passion est intacte et
les contrastes respectés.
Les actes II et III sont les plus marquants, tant
par l'efficacité des thèmes musicaux que par les effets dramatiques et la
splendeur de la palette orchestrale.
Le compositeur fut rappelé trois fois
à l'acte I, trois fois à l'acte II, huit fois à l'acte III (où un air fut
bissé) et huit fois à la fin de la représentation.
Mais plus que le nombre
des rappels, c'est l'impression générale qui est remarquable. Avec cet opéra,
on assiste à la révélation d'un grand musicien, élégant, hardi, puissant
dans l'inspiration et l'instrumentation. Et cette forme exubérante, manifestation
d'une fougue toute juvénile, nous donne tout lieu de penser que l'on a trouvé
en Alfano un maître digne de ce nom, et digne de l'art musical italien.
»
Mais en fin de compte, le succès fut plus grand à l'étranger qu'en Italie.
En 1906, l'opéra fut donné à la Scala puis à la Monnaie de Bruxelles, en
1909 au Komische Oper de Berlin (et pour 42 représentations, avec un nouveau
final symphonique qu'Alfano écrivit en quelques heures dans la chambre de
sa pension sur le Kurfürstendamm et qui fut, dès lors, adjoint à la partition),
enfin en 1911 au théâtre royal de Madrid. Négligée pendant plus de dix ans,
l'œuvre fut reprise en 1925 en Amérique et en France, faisant son entrée
au répertoire français.
Ce regain d'intérêt illustre la qualité artistique
intrinsèque de l'opéra d'Alfano et si ce dernier eut du mal à établir les
premiers contacts avec les salles prestigieuses d'Italie, son isolement
ne dura pas. A ce sujet, il est bon de citer les mots d'Andrea Della Corte
: « Résurrection répondait au désir latent de voir émerger une musique qui
dépasse les maniérismes, l'artificialité et les modernismes grotesques et
monotones, une vocalité proprement italienne affranchie des influences étrangères,
en phase avec l'évolution de la culture musicale.
Cette œuvre sut donner
à un public renouvelé une parole non pas vieillie et desséchée mais bel
et bien actuelle, dans le respect du passé. »
Mais cette œuvre juvénile, conçue selon les
modèles de Massenet, Charpentier, Puccini, Catalani, Giordano, reste
néanmoins la réalisation d'un drame bourgeois, obéissant à un découpage
formel appartenant encore au XIXe siècle.
Du reste, il eut été vain de
s'opposer aux mélodies « chantantes » (Della Corte) de ces compositeurs
qui régnaient alors en maîtres sur le théâtre musical italien. Mais dans
l'exaltation juvénile pointait la promesse d'un grand génie.
Dans ce
« drame chanté », le chant est indépendant de l'accompagnement, tandis
que l'orchestre, au lieu de simplement colorer les mots, s'exprime de
façon autonome, « dans les silences du livret ». A tel point que, comme
le souligne encore Dalla Corte, « il n'est pas toujours aisé d'en extraire
un air pour l'envoyer faire fortune dans les salons bourgeois. […] Non
pas forcément « chantante », mais toujours vocale (ce qui n'est pas la même
chose), la musique de Résurrection présentait donc quelque chose d'original,
pour l'époque, sur le plan de la facture mélodique. Son style, sans être
toutefois révolutionnaire, ne ressemblait à aucune autre œuvre contemporaine.
»
Cet opéra a aussi été qualifié de « vériste ». Mais au fond, quel opéra
ne l'était pas, à l'époque ?
Il n'y a dans Résurrection aucune place pour
la rudesse ou le prosaïque. Ici et là, on voit bien poindre un peu de
réalisme.
Mais la continuité dramatique de l'œuvre, la sûreté de son sens théâtral
sont si présentes et inégalables que le « vérisme » de la scène de la
prison, dans laquelle se presse une foule « répugnante ou pitoyable »
(Della Corte) est totalement gommé par la vision artistique.
C'est une série
de scènes violentes, brutales, simplement pathétiques, où la musique est
« toute d'agitation descriptive » (Dalla Corte). On ne perçoit plus alors
que le personnage de Katiusha et indirectement, tout le drame qu'elle
incarne, quand la musique la représente dans son devenir psychologique tragique,
impétueuse dans la haine ou détruite par la douleur.
À côté d'elle, Dimitri
illustre cette passion par une vocalité chaude et spontanée, « déclamation
extrêmement naturelle », commente Della Corte, « dans laquelle l'expression
verbale s'accompagne d'une musique à la fois sobre et éloquente. Ce sont
des romances, si l'on veut, et des duos, dans lesquels vibre une émotion
sincère et communicative. »
Marco Iannelli
Traduit de l'italien par Valérie JULIA
Argument
L’action se déroule en Russie et en Sibérie, au XIXe siècle.
Acte I. Le prince Dimitri vient saluer sa tante, Sofia Ivanovna, avant
de partir à la guerre. Son ancienne camarade de jeux, Katioucha, une jeune
paysanne, est maintenant demoiselle de compagnie de Sofia Ivanovna. Dimitri
la retrouve avec émotion et, cette nuit-là, devient son amant. Le lendemain,
il part pour la guerre.
Acte II. La gare d’une petite ville. Katioucha, enceinte, a été chassée
de la maison. Elle attend anxieusement le prince Dimitri, qui doit passer
par-là. Mais elle le voit arriver avec une prostituée, et n’a pas le courage
de se montrer. Elle s’en va, la mort dans l’âme.
Acte III. Une prison de Saint-Pétersbourg. Katioucha, brisée par l’abandon
de Dimitri et la mort de son enfant, a fini dans un lieu de débauche. Mêlée
à un crime, quoique innocente, elle a été condamnée pour meurtre après un
procès éprouvant, et doit être déportée en Sibérie. Avant son départ, Dimitri
rongé de remords, vient la voir dans sa prison et lui offre de l’épouser.
Mais elle est dans un tel état de désespoir et d’abjection qu’elle refuse
désormais toute consolation.
Acte IV. Sur la route de Sibérie. Katioucha s’est ressaisie et est redevenue
la bonne et douce fille d’autrefois. Elle a retrouvé une raison de vivre
en apportant le réconfort à ses compagnes de déportation. Dimitri, qui l’a
suivie, veut maintenant l’épouser coûte que coûte. Il obtient sa grâce et
sa libération. Mais Katioucha, bien qu’elle l’aime toujours de toute son
âme, refuse. Elle sent que seul leur renoncement à tous deux permettra leur
rédemption. 
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