 |
Marin
Marais
Sémélé
Tragédie lyrique en 5 actes
(1709)
Livret de Antoine Houdar de la Motte
Version concert - Recréation
Restitution de la partition : Centre de Musique Baroque de Versailles
Blandine Staskiewicz, dessus,
Sémélé
BÉnÉdicte Tauran, dessus,
Dorine
HjÖrdis ThÉbault, dessus,
Junon
Emiliano Gonzales-Toro, haute-contre,
Adraste
Thomas DoliÉ, baryton,
Jupiter
Marc Labonnette, baryton,
Cadmus
Stephan MacLeod, basse,
Mercure
Chœur et Orchestre Le Concert Spirituel
HervÉ Niquet, direction
Coproduction Centre de Musique Baroque de Versailles /Festival
International d’Opéra Baroque de Beaune / Festival
de Radio France et Montpellier/Concert Spirituel
Chœur et Orchestre Le Concert Spirituel
Alice Piérot (1er violon), Olivier Briand, Myriam Cambreling,
Benjamin, Chénier, Virginie Descharmes, Yannis Roger, dessus de violon
Judith Depoutot, Marie-Liesse Barau, Géraldine Roux, hautes-contre
de violon
Alain Pégeot, Fanny Paccoud, tailles de violon
Hilary Metzger, Julie Mondor, quintes de violon
Tormod Dalen*, Nils de Dinechin, Annabelle Luis, basses de violon
Yuka Saïtô*, viole de gambe
Luc Devanne, contrebasse
Philippe Allain-Dupré, flûte
François Lazarevitch, flûte et musette
Luc Marchal, Fabrice Gand, Benoit Richard, Yanina Yacubsohn, hautbois
Laurent Le Chenadec, Nicolas André, Stéphane Tamby, bassons
Claire Antonini*, Caroline Delume*, Bruno Helstroffer*, théorbes
Sébastien d’Hérin*, Elisabeth Geiger*, clavecins
Jean-Luc Machicot, trompette
Stephen Eelhart, percussions
(* Basse continue)
Aude Fenoy, Agathe Boudet, Sophie Boyer, Marie Degodet,
Anne-Sophie Durand, Sophie Landy, Virginie Lefèbvre, dessus
Emmanuel Bardon, Patrick Boileau, Didier Bouture,
Eric de Fontenay, Benjamin Lunetta, Arnaud Raffarin, hautes-contre
Cyrille Calac, Sébastien d’Oriano, Edouard Hazebrouck,
Nicolas Maire, Pascal Richardin, Etienne Vandier, tailles
Pierrick Boisseau, Emmanuel Bouquey, Eric Chopin,
Matthieu Heim, Sébastien de Hutten, basses
Aspects de l’orchestre dans les opÉras
de Marin Marais
Les tragédies en musique de Marin Marais créées à l’Académie royale
de Musique
création |
titre |
musique |
livret |
| 1693
| Alcide |
Louis Lully et Marin Marais |
Jean Galbert deCampistron |
| 1696
| Ariane et Bacchus |
Marin Marais |
Saint-Jean |
| 1706 |
Alcyone |
Marin Marais |
Antoine Houdar de la Motte |
| 1709 |
Sémélé |
Marin Marais |
Antoine Houdar de la Motte |
À l’orée des années 1700 le compositeur de la musique d’un opéra passe
toujours au second rang. Compte d’abord l’auteur des paroles. Fontenelle
fut bien plus cité pour le livret d’Énée et Lavinie que le compositeur
et toute la nouveauté de L’Europe galante fut d’abord attribuée à Houdar
de la Motte.
Le public observait avec une attention particulière l’intrigue
théâtrale, il retenait les meilleurs endroits d’une œuvre qu’avaient
si divinement chantés les Thévenard ou les Antier. La réunion de plusieurs
pages vocales d’opéras fameux pouvait même tenir lieu de prestation
au sein de Spectacles-fragments.
Qu’advenait-il des airs instrumentaux,
des préludes, des ouvertures, des chaconnes ?
Ils pouvaient par leur
juxtaposition former des recueils de suite. Dans son rôle ordinaire
l’orchestre était peu récompensé de reconnaissance par le public. Il
lui semblait un élément à la fois nécessaire et accessoire. Orphée
eut-il fléchi les divinités infernales par un simple texte déclamé
ou par une suite ordinaire d’accords de lyre ? Compréhension difficile
que celle du Grand Siècle et de ses amateurs d’opéra pour qui l’habileté
avec laquelle se déplacent les Amours suspendus dans les airs compte
presque autant que la musique ! Spectacle total, Art total ! Nos opéras
se réfugient sous plusieurs égides, celle de Melpomène qui emprunte
à Clio et Calliope, celle de Thalie, de Terpsichore et bien évidemment
d’Euterpe.
Et puis il faudrait aussi inventer des muses aux peintres,
décorateurs, costumiers et machinistes. Alors comment pouvoir imaginer
que les spectateurs de 1709 n’ont rien compris de Sémélé pour ne l’avoir
pas applaudi suffisamment alors que la réception de tant de paramètres
nous est bien mal connue.
L’orchestre est une partie intégrante de cet art lyrique. Partie active,
il est un des moyens d’expression du musicien.
À l’opposé de la pensée
générale qui règne vers 1700 et qui n’attribue un pouvoir expressif
qu’à l’art vocal, l’orchestre est capable de peindre, de réjouir, voire
d’émouvoir. C’est un personnage… Un personnage qui, par le nombre de
ses éléments, par ses multiples facettes et fonctions, devient presque
insaisissable. Pourtant des mécanismes dialectiques l’animent.
Si tous
les compositeurs apportent leur pièce à l’édifice, certains musiciens
possèdent un esprit instrumentateur moderne, innovant. Marin Marais
est de ceux-là.
Les bases lullistes
À l’époque où Marin Marais compose ses opéras, l’ensemble vocal et
orchestral de l’Académie royale repose encore sur des fondements lullistes,
avec un chœur à quatre voix et un ensemble instrumental à cinq parties
réelles :
| |
clef |
dénomination |
Chœur |
Sol2 |
Dessus |
| |
Ut3 |
Haute-contre |
| |
Ut4 |
Taille |
| |
Fa4 |
Basse taille |
| quintette de cordes |
Sol1 |
Dessus de violon |
| |
Ut1 |
Haute-contre de violon |
| |
Ut2 |
Tailles de violon |
| |
Ut3 |
Quintes de violon |
| |
Fa4 |
Basses de violon |
Les dessus de violon équivalent à nos violons actuels avec le même
accord.
Haute-contre, tailles et quintes de violon que l’on désigne à l’époque
sous le vocable «parties», sont les fameuses parties intermédiaires,
celles dont on dit que Lully laissait à ses secrétaires le soin de
les composer, encore appelées « parties de remplissage ». Haute-contre,
tailles et quintes de violons se rapportent à notre alto moderne avec
le même accord (do, sol, ré, la). Seule la quinte de violon pose parfois
des problèmes : en quelques endroits de certains opéras cette partie
descend en dessous de la limite grave de l’alto. Dans ce cas le terme
est à prendre comme l’indication d’un registre et non pas comme le
nom d’un instrument, il faut alors placer ici un instrument de type
violoncelle.
La basse de violon est un gros instrument accordé un ton plus bas que
le violoncelle ce qui donne : si bémol, fa, do, sol.
Aux basses de violon, se joignent les instruments de la basse continue
: clavecin, basses de viole, théorbes.
Évidemment il faut ajouter à cet ensemble les instruments à vent de
la famille des bois qui s’emploient en doublure ou en soliste pour
les dessus : flûtes, hautbois, bassons.
N’oublions pas de citer trompettes et timbales et nous aurons fait
le tour d’un ensemble ordinaire.
Grand chœur / petit chœur
On sait que l’orchestre se divisait en deux groupes : le petit chœur
et le grand chœur . Le petit chœur , formé des meilleurs instrumentistes,
assumait le rôle primordial d’accompagnement, on y trouve donc les
instruments de la basse continue, mais aussi des instruments de dessus
qui assurent l’exécution de passages solistes. Pour le temps de Lully
il n’existe pas d’état de l’orchestre de l’Opéra et il y a encore
quelques décennies, la connaissance de l’effectif précis de l’Académie
royale de Musique ne remontait, au plus tôt, qu’à l’année 1713 .
Néanmoins la découverte de documents se rapportant à l’année 1704
qui donnent un état des personnes employées à l’Académie royale de
Musique, nous plonge au coeur de l’époque qui nous intéresse . Ce
document fait apparaître que l’orchestre se structure ainsi :
batteur de mesure
clavecin
2 basses de violon
2 théorbes
2 basses de viole
2 dessus de violon
8 instrumentistes se partageant flûtes, hautbois et basson
8 dessus de violon
3 haute-contre
3 tailles
2 quintes
8 basses de violon
1 timbalier (jouant aussi le dessus de violon)
Cet état appelle plusieurs remarques :
. Le nombre restreint des parties intermédiaires de cordes est caractéristique
de cet orchestre français. Huit instruments se partagent les trois
parties centrales du quintette. Pris entre dix ou onze dessus de violon
et dix basses de violon associées à la basse continue, ils ne devaient
avoir qu’une faible audience. L’exiguïté des effectifs de haute-contre,
tailles et quintes de violon est justement l’un des traits principaux
de cet orchestre. Il apparaît que lorsque se crée ça et là une association
de joueurs d’instruments, ce sont toujours ces mêmes parties du milieu
qui se trouvent lésées .
. La contrebasse n’est pas citée. Bien qu’elle aurait été introduite
en 1701, la première partition d’opéra à en faire mention est Alcyone
de Marin Marais en 1706.
. L’absence de trompettistes est notable. Si les compositeurs accordent
un rôle à la trompette dans la plupart de leurs opéras, l’instrument
n’intègre pas officiellement l’orchestre de l’Académie royale de Musique
si bien que les passages le requérant font appel à un ou à des renforts
extérieurs pouvant notamment provenir de la musique de la Grande Écurie.
. Relevons la polyvalence des hautboïstes capables de jouer aussi
la flûte (d’Allemagne ou à bec) et le basson.
. Le batteur de mesure (chef d’orchestre) est alors André Campra.
Marin Marais lui succédera en 1705.
. Enfin, de l’état nominatif de 1704 nous relèverons le nom d’instrumentistes
qui furent également des compositeurs d’ouvrages lyriques représentés
à l’Académie royale :
- Teobaldo di Gatti appelé aussi Théobalde, basse de violon du petit
chœur , auteur de Scylla (1701);
- Jean Féry Rebel, clavecin, auteur d’Ulysse (1703);
- Michel Pignolet de Montéclair, basse de violon du petit chœur , auteur
de Jephté (1732);
- M. de La Barre, flûte, auteur du Triomphe des Arts (1700).
Quintette/trio
Le quintette représente l’assise sur laquelle se fonde toute partition
lyrique de l’époque. Nous le trouvons donc dans chacun des quatre opéras
de Marais, à chaque acte. À la fois élément majeur de l’instrumentation
et formation banale, on lui destine des pages instrumentales indépendantes
et plus particulièrement : ouverture, tempête et orages, airs des vents
(ensemble souvent élargi) ; danses (qu’il partage avec le trio) ; préludes
de début d’acte (de plus en plus souvent en trio après 1697).
Seul ensemble à employer les parties intermédiaires dans leur fonction
de remplissage harmonique, il est également le seul – avec le quatuor
vocal – à ne pas être reproduit intégralement dans les partitions réduites
; il se présente alors ainsi :
| Sol1 |
Violons |
| Fa4 |
Basse continue |
Sur l’ensemble, les partitions des opéras de Marais appartiennent
au groupe des œuvre s qui parurent sous forme réduite. Alcide se distingue
néanmoins avec une parution en partition générale. Signalons que pour
Ariane et Bacchus, diffusé en réduction, la Bibliothèque Nationale
de France conserve, au sein de la collection Toulouse-Philidor, une
copie de l’ouvrage avec chœur et orchestre au grand complet.
L’héritage de Lully le plus pesant, celui qui enchaîne quelque peu
les velléités novatrices des musiciens est la conception orchestrale
en quintette. Cette formation lourde, destinée à soutenir les passages
les plus dramatiques de nos tragédies en musique présente des caractéristiques
qui a priori lui interdisaient toute transformation profonde. La prépondérance
des parties extrêmes et la minimisation du rôle des parties intermédiaires,
comme nous l’avons constaté plus haut, empêchaient la réalisation d’une
trame complexe. Lorsque Marais veut élargir le discours, il délaisse
toujours les instruments du milieu et préfère séparer les éléments
de basse. Le quintette est omniprésent dans nos opéras, Marais comme
ses contemporains n’approche jamais la notion de quatuor. Cet ensemble
qui deviendra le fer de lance de la période galante n’a pas encore
su faire accepter son bel équilibre. À l’Opéra ce n’est que bien plus
tard qu’il relaye le quintette. Aussi la partition d’Alcyone qui servit
aux reprises de 1741 est-elle entièrement
refondue à partir d’une base orchestrale à quatre parties : violons
1, violons 2, altos, basses. En fait la notion même de quatuor à cordes
ne pouvait exister sans celle de deuxième dessus de violon. Dans une
écriture ordinaire seuls les trios réclament un second dessus, de violon,
de hautbois ou de flûte, et la basse continue.
Le trio est justement la formation la plus commune avec le quintette.
Il intervient dans beaucoup de préludes de début d’acte, dans les danses.
Il est aussi au sein d’une même pièce débutant à cinq parties un élément
de contraste, de légèreté. Dans la majorité des cas le trio réunit
deux dessus et une basse, le tout ordinairement inscrit sur trois portées.
Dans leur utilisation habituelle on trouve trois types de couleurs
:
| Sol1 |
Violon |
Sol1 |
Flûte |
Sol1 |
Hautbois |
| Sol1 |
Violon |
Sol1 |
Flûte |
Sol1 |
Hautbois |
| Fa4 |
B.C. |
Fa4 |
B.C |
Fa4 |
Bassons (+ B.C.) |
Les trios, d’allure plus éthérée reposant sur une partie basse en
clef d’ut ne sont pas exceptionnels et réclament la même instrumentation
que celle relevée plus haut pour les dessus. La clef la plus employée
est alors celle d’Ut3, en dehors de la basse continue cette ligne fait
aussi souvent appel aux parties intermédiaires de cordes, notamment
aux quintes. Le mélange des timbres au sein d’une même partie est moins
courant, néanmoins l’association flûte -violons n’est pas rare, en
revanche, à cette époque, la réunion hautbois- flûtes ne se rencontre
que fort peu. Toute autre association est rarissime.
Unique en son genre, l’instrumentation d’un passage du duo du Prêtre
et de la Prêtresse « Chantons ses glorieux exploits » qui apparaît
dans le prologue de Sémélé nous montre, grâce à des indications précises,
que la partie de basse (avec chiffrages) réunit non seulement des instruments
de la basse continue mais aussi les violons :
| Sol2 |
Trompette seule (sur la même portée que la
voix) |
| Sol1 |
2 Flûtes allemandes |
| Ut3 |
4 Violons et le petit chœur |
La musette de Sémélé
On sait que du temps de Lully la musette était reléguée dans le monde
pastoral et qu’on la trouvait trop grossière pour les modes de la ville.
Pourtant en 1678, un joueur de musette monte sur la scène dans le prologue
d’Alceste. Bien qu’elle fasse une brève apparition en 1703 dans le
ballet des Muses de Campra, il faut attendre 1709 et Sémélé pour trouver
couramment une partie de musette dans les œuvres, ceci reflétant le
goût grandissant de l’aristocratie pour les scènes pastorales.
Comme celui de la vielle à roue, le jeu de la musette se caractérise
par son bourdon ; c’est là un des principaux intérêts de ces instruments.
On sait d’autre part que le mot « musette » s’applique aussi à une
pièce instrumentale pastorale dont le nom est justifié par la présence
d’une basse en bourdon. La scène 2 de l’acte IV de Sémélé nous offre
deux pièces réclamant la musette :
2e Menuet (sol mineur) |
| Sol1 |
Hautbois et musettes |
| Fa4 |
B.C. et basse de violon |
| Fa4 |
Bassons |
Passepied (sol majeur) |
| Sol1 |
Musette, violons et hautbois |
| Fa4 |
B.C. |
| Fa4 |
Bassons |
Bien que notés sur trois portées, ces deux passages instrumentaux
prennent l’allure de duos car, si la première en clef de fa pour la
basse continue développe une basse à la fois mélodique et cadentielle,
l’autre pour les bassons n’est occupée que par une tenue de sol. Il
en est ainsi de tous les exemples relevés, le basson joue toujours
le rôle de bourdon. La question de savoir si la musette était employée
avec son sac ou sans, simplement avec le grand chalumeau détaché, joué
comme un hautbois, reste ouverte mais remarquons que le rôle des bassons
laisse supposer un tel emploi du chalumeau . On remarquera que Marais
souligne la partie de bassons (tenue de sol) de la Marche des bergers
de Sémélé (IV, 1) de cette indication : « Bassons imitant la cornemuse
» !
De l’emploi des flûtes
Plus que le hautbois, que Marais emploie magnifiquement en soliste
dans l’air du Grand prêtre « Le Flambeau de l’Amour » d’Alcyone (I,
3), la flûte attire les faveurs des compositeurs. Ce qui retient leur
attention c’est à la fois son timbre qui convient à la traduction de
la douceur, le registre aigu et la volubilité synonymes de légèreté
et les possibilités expressives développées dans la nuance « doux ».
Comme tous ses collègues Marin Marais assigne à la flûte, et tout particulièrement
à la flûte allemande (traversière), trois rôles principaux : l’illustration
des oiseaux, de l’amour, et la sensation de bien-être apportée par
le sommeil.
Les librettistes aiment beaucoup les verts bocages, les ruisseaux et
les oiseaux. Le musicien s’efforce de les illustrer de la façon la
plus juste. Ce n’est pas l’aigle de Jupiter ni la chouette de Minerve
et encore moins le paon de Junon qui envahissent la scène. Ce serait
plutôt la colombe de Vénus. En fait on imagine des oiseaux plus petits,
sans genre déterminé – des moineaux – qui toujours gais, toujours pépiant
s’envolent à la moindre menace. Là où ils se trouvent, joie et insouciance
s’étalent. On comprend que le quintette, normalement habilité à accompagner
les moments graves sera écarté au profit de formations plus réduites
recherchant avant tout l’assistance d’instruments de dessus. Ici plus
qu’ailleurs, dessus de flûtes régneront en maîtres incontestés. Une
des meilleures traductions de cette insouciance se trouve dans Sémélé
(II, 3) dans le chœur « Secondez-nous, oiseaux de ces boccages ». Marais
isole des passages instrumentaux qui délaissent la basse continue et
l’on ne trouve alors que trois portées en clef de Sol1, la première
pour les violons, les deux autres portent la mention « Flûte allemande
seul. » Entre les éléments vocaux, les flûtes évoquent les oiseaux,
allant jusqu’à donner dans l’imitation pure par l’emploi de trilles.
On aime beaucoup dans nos opéras et chaque fois qu’un musicien instrumente
un air parlant d’amour, prononçant le mot « Amour » ou vantant les
bienfaits de l’amour, les mêmes formules reviennent. L’ensemble le
plus exploité pour ces cas est celui qui accouple une voix, doublée
ou non par la basse continue et deux dessus de flûtes. Le très bel
air de Sémélé (III, 4) « Amour, régnez en paix » est tout à fait caractéristique
de cette pratique, Marais précisant qu’il faut ici des flûtes allemandes.
À l’opposé des tempêtes qui traduisent le déchaînement des éléments
et qui s’extériorisent à grand bruit, le sommeil exprime le calme,
la douceur, il développe la connivence avec la nuit et les amours cachées.
C’est une pièce intime. Il ne faut donc pas s’étonner d’entendre les
flûtes en pareil endroit. Elles se font complices de Morphée et favorisent
les songes. Les compositeurs disposent des deux ensembles de base pour
établir un sommeil : le quintette et le trio qui au fil des années
prendra de plus en plus d’importance, Marais n’échappe pas à cette
tendance. En 1696, dans Ariane et Bacchus, il confie la Symphonie du
sommeil (III, 6) au quintette. La portée supérieure est livrée aux
violons et flûtes dans la nuance « doux » tandis que dix années plus
tard, dans le songe d’Alcyone (IV, 3) qui virera au cauchemar Marais
individualise plusieurs fois un trio avec deux flûtes et violons, sans
partie de basse.
La tempête
À côté de toutes les perturbations tragiques qui surgissent au cours
des rebondissements dramatiques, la « tempête » est une pièce autrement
ambitieuse. Elle possède la particularité d’être préparée et nous en
comprenons normalement l’origine. La profondeur de la cause justifie
en quelque sorte l’ampleur du déchaînement naturel. Le compositeur
développe ordinairement non pas une page instrumentale, mais tout un
complexe comportant au minimum trois éléments : une page orchestrale
qui soulève les flots, un chœur d’épouvante et au moins un récitatif
d’un personnage en train de périr ou en courroux.
Depuis 1689 la référence en matière de tempête musicale était la tempête
de Thétis et Pélée, tragédie en musique de Pascal Colasse (1649-1709)
sur un livret de Fontenelle. Cet ancien commensal de Lully signait
sa première tragédie en musique. Ce fut un succès. La tempête de Thétis
et Pélée se constitue de cinq moments : 1) pièce instrumentale ; 2)
chœur ; 3) dialogue en récitatif ; 4) passage instrumental ; 5) dialogue
en récitatif. La partition éditée par Ballard, l’année même de la création
nous montre en cet endroit un système à cinq portées. On y trouve les
clefs afférentes au quintette de cordes : Sol1, Ut1, Ut2, Ut3, Fa4.
Aucune indication ne souligne ce système. Ici, seules les cordes (aidées
très certainement des bassons dans le grave) semblent présentes ; la
tessiture des dessus qui fait descendre les violons jusqu’à leur extrême
limite grave (sol2 du bourdon) a priori exclut la participation des
flûtes et des hautbois. Cet ensemble n’aurait, en ce qui concerne l’instrumentation,
aucun caractère original si Colasse n’avait eu l’idée d’ajouter un
tambour pour imiter le bruit des flots qui frappe « doucement quand
le dessus est bas et fort quand il est haut ». Pascal Colasse livre,
en 1689, la première page digne du nom de « tempête ». L’importance
des traits de doubles et triples croches qui intéressent les parties
de dessus et de basse apporte une nouvelle donne dans l’écriture des
parties de cordes : la virtuosité. Ces traits rapides, ce chœur des
peuples qui se développe comme un gigantesque récitatif effrayant,
tout ce qui rend la fureur des éléments et des dieux frapperont les
esprits des contemporains de la création de Thétis et Pélée, en 1689.
À partir de cette date, tous les compositeurs qui engageront leur réputation
sur la scène de l’Académie royale de musique concevront leur tempête
en des termes que Colasse est le premier à définir. Cependant avant
Marin Marais, peu de musiciens tireront de cette leçon un enseignement
suffisant leur permettant d’accéder à un tel pouvoir suggestif ; seule
la tempête de l’acte III d’Iphigénie en Tauride (1704) vaut d’être
remarquée.
La tempête d’Alcyone a des racines profondes. Déjà au début de l’acte
III le théâtre représentait la mer et le vaisseau qui emportera Céïx.
Pourtant ce ne sera pas dans cette partie de la tragédie qu’interviendra
le fameux événement qui aurait fort bien pu démanteler la fête marine
qui constitue le divertissement du troisième acte. La tempête résulte
d’une vaste machination mise sur pied par le Sommeil, sur l’ordre de
Junon. La déesse décide d’éprouver Alcyone et de lui faire apparaître,
en rêve, Céïx périssant. Pour cela la collaboration des Songes et de
Morphée est nécessaire. Ceux qui forment la suite du Sommeil imiteront
l’impitoyable déchaînement des vents, et leur dieu, Morphée, fils de
la Nuit et du Sommeil qui sait des mortels emprunter les traits, présentera
à Alcyone, Céïx dans l’horreur du naufrage. Après un récitatif du Sommeil
qui s’apprête à exécuter les ordres de Junon, commence la tempête.
Sur la partition gavée de 1706, elle est précédée de cette note : «
Les Songes volent et le théâtre devient une mer orageuse où Morphée
sous la forme de Céïx paraît faire naufrage. » La partition de 1741
est plus explicite quant au rôle des Songes : « Les Songes volent aux
deux côtés du théâtre dont le fond se change en une mer orageuse, où
un vaisseau fait naufrage. Les Songes prennent la forme de matelots
qui périssent ou qui pour se sauver s’attachent à des débris ou a des
rochers ; Morphée paraît avec eux sous la forme de Céïx. »
À l’instar de L’Europe galante, Alcyone fut l’une des rares œuvre s
citées ordinairement dans le long interrègne qui s’étend de la mort
de Lully (1687) au premier ouvrage lyrique de Rameau (1733). Elle s’inscrivit
dans la postérité principalement grâce à sa tempête.

Lors des reprises qui se succédèrent jusqu’en 1771, la partition subit
de nombreux remaniements, mais le fameux bouleversement fut maintenu
à sa place, obtenant toujours le même succès mérité. De même que plusieurs
générations de musicologues attribuèrent le titre de Premier opéra-ballet
à L’Europe galante en ignorant totalement le prototype initial construit
par l’abbé Pic pour Colasse dans Le Ballet des Saisons en 1695, les
premiers exégètes d’Alcyone louèrent tant cette tempête qu’ils donnèrent
l’impression qu’elle était la première, sinon de nom, au moins de ce
genre à être composée. La note du Parnasse françois, reprise par les
Frères Parfaict relative à l’insertion de « tambours peu tendus » qui
« roulant continuellement forment un bruit sourd et lugubre, lequel
joint à des tons aigres et perçants pris sur la chanterelle des violons
et sur les hautbois font sentir ensemble toute la fureur d’une mer
agitée et d’un vent furieux qui gronde et qui siffle » fit longtemps
tenir Marin Marais pour l’introducteur du tambour à l’Académie royale
de musique. On a vu plus haut que l’instrument était déjà cité en 1689.
Après avoir eu ses heures de gloire, Pascal Colasse avait eu son lot
d’ennuis. En 1706, ses détracteurs avaient considérablement affaibli
son crédit. On le savait ruiné, on le disait fou. Quelque neuf mois
après la création d’Alcyone, l’ancien secrétaire de Lully donne son
dernier opéra, Polyxène et Pyrrhus. La partition est bonne mais le
compositeur n’attire plus les applaudissements du parterre. Pascal
Colasse s’engage alors sur le chemin de l’oubli. En 1706, Le Ballet
des Saisons et Thétis et Pélée et sa tempête semblent le suivre.
L’extraordinaire tempête d’Alcyone se compose de six épisodes :
1. page instrumentale ;
2. chœur « Ciel ! O ciel, quel affreux orage » ;
3. récitatif de Morphée « Ah ! je vous perds chère Alcyone » ;
4. chœur « La mer est en fureur » ;
5. récitatif de Morphée « Chère épouse » ;
6. postlude instrumental.
Comme dans Thétis et Pélée, la première pièce instrumentale est la
plus inspirée pour donner une juste image de la catastrophe . Comme
la partition gravée en 1706 est une partition dite réduite, ne reproduisant
pas les parties intermédiaires de cordes, elle ne présente que la musique
des dessus et des basses. Selon ce système, la tempête de Thétis et
Pélée aurait été imprimée avec deux portées : l’une pour les dessus
de violon en clef de Sol1 et l’autre pour l’ensemble des instruments
de basse en Fa4. Si nous voyons la tempête d’Alcyone inscrite sur trois
portées c’est que Marais divise ses instruments de basse :
| Sol1 |
Violons |
| Fa4 |
Basse de Violon |
| Fa4 |
Contre-Basse, Bassons et Basse continue |
On se souvient que vers 1701 Montéclair avait introduit la contrebasse
en France et principalement à l’Académie royale de musique. Dans ce
type de page, l’exploitation de ce gros instrument offre un avantage
certain, avantage dont Colasse n’avait pu jouir. Néanmoins si cette
grosse basse, qui sonne une octave en dessous de la basse de violon,
atteint le grave le plus profond, sa vélocité trouve vite ses limites.
Aussi le compositeur écrit-il à son intention une partie dont les valeurs
de notes équivalent au double de celles de la partie des basses de
violon. Marais ajoute à la contrebasse les bassons et la basse continue.
Juste au-dessus de la partie du bas, les basses de violon interprètent
des figurations plus compliquées. L’élément grave est l’un des points
forts de Marais. D’abord l’emploi de la contrebasse permet d’étager
sur deux octaves la partie de basse continue et, surtout, la division
des instruments graves lui laisse la liberté de confier des traits
rapides aux basses de violon.
L’ensemble ne souffre nullement de cette
virtuosité puisque bassons, basse continue et contrebasse jouent des
notes répétées qui constituent une base inébranlable. La technique
des notes répétées est beaucoup plus exploitée ici que dans la tempête
de Colasse, elle n’en est que plus efficace. Les violons en profitent
également, mais leur est plus particulièrement destinée une folle partie
en triples croches s’agglutinant en guirlandes ondulantes rendant fort
bien les agissements déchaînés des vents furieux qui soulèvent les
flots. Remarquons que c’est la première fois qu’une partition d’opéra
français nous offre le mot «Contrebasse».
L’assertion du Parnasse françois relative au tambour n’est pas à mettre
en doute mais la partition n’en fait pas mention. Il est probable que
cette indication se rapporte à des représentations postérieures à la
création. Si Thétis et Pélée est bien à l’origine de cette pièce, il
faut reconnaître que la tempête d’Alcyone dépasse son modèle.
La division des instruments graves élargissant les dimensions du soubassement
enracine mieux le grondement forcené. D’autre part, l’écriture même
des parties des dessus de violon inspire avec plus de réalisme le déferlement
venteux. Ceci provient d’une grande continuité rythmique qui confère
à l’ensemble une meilleure fluidité. Chez Marais, les flots de triples
croches s’étendent sur plusieurs mesures alors que Colasse casse, presque
à chaque mesure, l’élan de ses violons par un ou deux temps en doubles
croches.
En ce qui concerne les deux chœurs qui entourent le récitatif de Morphée,
ils sont plus extatiques que ceux de Colasse mais vocalement plus convainquant.
Les interjections sont plus courtes, plus espacées. Elles n’en prennent
que plus de valeur et nous donnent l’impression d’entendre des personnages
au souffle coupé.
Dans un chœur ordinaire l’orchestre soutient et suit les voix dans
un système de doublures mais ici il a à entretenir le style général
de la pièce et ne doit pas nous faire oublier l’épouvante du moment.
La virtuosité en assure l’expression. Colasse y parvenait en faisant
doubler les parties vocales par les instruments mais en enrobant la
ligne mélodique des dessus et des basses de traits tournants, de fusées
de notes, de diverses appoggiatures reflétant le drame. Marais s’en
sort un peu plus simplement et dote son premier chœur « Ciel, O Ciel
» d’un soutien plus académique se rapprochant quelque peu de ce qu’avait
fait Lully dans l’Air des vents d’Alceste (1674). L’autre page chorale
« Malheureux » exprime mieux la constance de l’événement. Quelques
traits en doubles croches aux dessus de violon et des notes répétées
aux parties de basse en sont les garants. Le récitatif de Morphée sous
la forme de Ceïx « Ah! je vous perds chère Alcyone » repose sur la
basse continue ; notes répétées en noires à la basse continue, notes
répétées en doubles croches aux basses de violon. Si on maintient la
contrebasse dans ce passage, l’accompagnement sonne alors sur trois
octaves. Marin Marais renouvellera d’ailleurs cette façon de faire
trois ans plus tard dans l’extraordinaire tremblement de terre de Sémélé
(V, 3). 
Le succès prodigieux de cette tempête engage les confrères de Marais
à l’imiter mais bien qu’ils reprennent ses éléments, aucun d’entre
eux ne le surpassera. Seuls le bruit infernal de Méléagre de Stück
en 1709 et l’orage d’Arion de Matho en 1714 atteindront un réalisme
musical comparable.
Il faut encore souligner notre intérêt pour deux
autres tempêtes dues au compositeur Thomas Bertin de la Doué qui
se distinguent par l’introduction d’instruments qui n’avaient jusqu’alors
pas été rencontrés dans un tel type de musique : la tempête de Diomède
(1710) qui réclame pour la première fois une « petite flûte à l’octave
haute » et celle d’Ajax (1716) qui singulièrement fait intervenir
une trompette.
À partir de 1706, les compositeurs mettront en œuvre des moyens similaires
pour développer leurs tempêtes, orages et autres tremblements de terre.
Nous récapitulons ci-dessous les caractéristiques d’un fragment musical
du type tempête tel qu’il se présente dans les partitions jusqu’aux
environ de 1715 :
- Tout d’abord remarquons que ce genre ne cède aucun rôle indépendant
aux instruments à vent, en dehors des deux exemples cités ci-dessus,
pris à l’œuvre de Bertin de la Doué (le basson s’associe à la basse
continue en doublure).
- La virtuosité est un élément prépondérant. Elle atteint aussi bien
les dessus que les basses de violon. Les parties intermédiaires de
haute-contre, taille et quinte de violon lorsqu’elles peuvent être
analysées, nous montrent qu’elles ne suivent que rarement les parties
extrêmes dans leur débordement figuratif mais qu’elles stabilisent
le système harmonique en valeurs plus larges (noires ou croches contre
doubles et triples croches).
- La tessiture des dessus et des basses sort du commun et atteint les
limites extrêmes, du grave comme de l’aigu.
- L’écriture harmonique de la majeure partie de ces pièces se base
sur des pédales de tonique et de dominante.
- Le style mélodico-rythmique se partage entre notes répétées, éléments
de gammes et grands traits fluides ondulants en mouvement conjoint.
Doubles et triples croches prédominent.
- La mise en valeur des basses joue un rôle essentiel. À l’imitation
de Marin Marais, la plupart des musiciens débuteront leur tempête,
tremblement de terre etc., en faisant d’abord sonner les instruments
graves. D’autre part, leur division sera caractéristique, les basses
de violon exécutant des traits rapides en se détachant de la basse
continue qui se voit confier généralement des pédales. De plus à partir
d’Alcyone, la contrebasse permet d’étager cette assise harmonique sur
deux octaves.
- Les pages vocales, les chœur s d’épouvante se conçoivent comme des
récitatifs. L’orchestre se base a priori sur une doublure des voix
mais entre chaque bribe de phrase, entre chaque élément interjectif
du texte, pendant les silences qui hachent le discours, il exécute
des traits rapides. Les récitatifs jouissent des mêmes techniques qui
s’appliquent alors généralement à la basse continue et aux basses de
violons qui se séparent selon une formule relevée plus haut.
- La nuance fort ou très fort associée au tempo viste ou très viste
est caractéristique de ces moments dramatiques.
Diversité/originalité
L’écriture à six parties réelles est un fait remarquable,
rarissime dans nos opéras, à l’instar d’une composition orchestrale
en quatuor. Ici aucun point commun avec le germe du sextuor, genre
de musique de chambre qui jouira de quelques faveurs à partir de l’avènement
de la musique galante. Il s’agit plus d’un rencontre fortuite de six
parties que d’un acte musical délibéré. L’ensemble à six parties paraît
difficile, voire scabreux pour le musicien d’alors, et il ne sera jamais
utilisé dans une pièce indépendante, mais il prendra la forme d’un
quintette élargi dans quelques mesures de pièces instrumentales ou
dans des préludes ou postludes d’airs ou de récitatifs. Cet élargissement
s’opère par la division des dessus. On trouve une telle manière de
procéder chez Marais dans le prologue d’Alcide, postlude au chœur «
O Dieux ».
Proche de l’écriture à six parties réelles, mais cette fois-ci dans
le domaine vocal, un passage de Sémélé est fort intéressant à plusieurs
titres. Il intéresse un chœur à trois voix, un ensemble du type « petit
chœur ». Le petit chœur appartient à toutes les partitions. Il se place
avec beaucoup d’à propos dans les divertissements et en accentue le
badinage. À l’image du trio instrumental qui s’affronte au quintette,
cet ensemble s’oppose au chœur à quatre voix mais peut aussi vivre
en toute autonomie. L’assemblage que l’on nomme « petit chœur » unit
trois voix aiguës : deux dessus et une haute-contre. Les autres combinaisons
sont plus rares. Le chœur à trois voix repose soit sur une basse continue
soit sur un ensemble en trio, mais ne s’établit normalement pas sur
le quintette de cordes réservé à l’accompagnement du chœur à quatre
voix. Comme dans les trios de solistes, deux formules de doublures
s’offrent au compositeur :
- une seule doublure, celle de la voix grave ;
- doublure intégrale des trois voix.
Le chœur de Sémélé (III, 5) « Qu’un affreux ravage marque nos fureurs
» est hors norme. Il procède de la réunion d’un petit chœur d’hommes
uniquement soutenu par la basse continue et d’un trio instrumental
très bien équilibré dont les parties extrêmes s’individualisent dans
une écriture en doubles croches traduisant l’excitation et la noirceur
des personnages qui chantent tandis que la partie centrale en clef
d’Ut3 répartit son système de doublure entre les deux premières parties
vocales ; le tout est intitulé «Chœur »:
| Ut3 |
vocal [haute-contre] |
| Ut4 |
vocal [taille] |
| Fa4 |
vocal [basse] + « B.C. » |
|
Ut1 |
Tous Violons |
| Ut3 |
Haute-contre, taille et quinte |
| Fa4 |
Basses de violons |
En dernier lieu, il nous faut distinguer un cas anomal, une pièce
extraordinaire que Marais met au point dans le prologue de Sémélé,
l’air de la Prêtresse « Bacchus défend à la tristesse » qui nécessite
l’effectif suivant :
| Sol2 |
La Prêtresse |
|
| Sol1 |
Flûtes allemandes |
|
| Sol1 |
Hautbois |
–> 1 ou 2 parties sur la même portée |
| Sol2 |
Sol1 Trompette |
|
| Sol1 |
Violons |
–> 1 ou 2 parties sur la même portée |
| Fa4 |
B.C. |
|
Marin Marais ne réunira jamais les six parties, et la formation maximale
qu’il emploie se constitue de la voix et de trois parties instrumentales.
Nous qualifierons cette instrumentation de fuyante car dans l’air de
plus de cent mesures, le même ensemble n’existe jamais plus de neuf
mesures ! Sous des associations de timbres extrêmement diversifiées,
le compositeur touche à plusieurs types de formations :
| Duo instrumental |
|
|
|
|
| Sol1 |
Violons |
Flûtes allemandes |
|
|
|
| Fa4 |
B.C |
B.C |
|
|
|
|
| |
|
|
|
|
Trio instrumental |
|
|
|
|
| Sol1 |
violons |
Hautbois |
Trompette |
Trompette |
Trompette |
| Sol1 |
violons |
Hautbois |
Flûtes allemandes |
Hautbois |
Violons |
| Fa4 |
B.C |
B.C |
B.C |
B.C |
B.C |
| |
| Voix + B.C. |
|
|
|
|
| Sol2
| vocal |
|
|
|
|
| Fa4 |
B.C. |
|
|
|
|
| |
| Voix + duo instrumental |
|
|
|
|
| Sol2 |
vocal |
vocal |
vocal |
|
|
| Sol1 |
Trompette |
Flûtes allemandes |
Violons |
|
|
| Fa4 |
B.C. |
B.C. |
B.C. |
|
|
| |
| Voix
+ trio instrumental |
|
|
|
|
| Sol2 |
vocal |
|
|
|
|
| Sol1 |
Trompette |
|
|
|
|
| Sol1 |
Violons |
|
|
|
|
|
Fa4 |
B.C. |
|
|
|
|

On remarquera qu’Alcide et Ariane et Bacchus sont moins cités qu’Alcyone
ou Sémélé. Les deux premiers ouvrages emploient l’orchestre dans la
tradition lulliste en englobant les nouvelles tendances lancées par
les successeurs immédiats du Florentin. Virtuosité nouvelle des parties
de dessus et de basse de violon, développement et importance accrue
des parties graves en sont quelques caractéristiques. L’adoption probable
de la basse de violon à cinq cordes toujours accordée un ton plus bas
que le violoncelle (si bémol, fa, do, sol, ré), plus petite et donc
plus maniable que l’ancienne à quatre cordes offre de nouvelles possibilités.
Après 1700 Marais se montre beaucoup plus hardi et se hisse dans le
peloton de tête des compositeurs inventifs en matière d’instrumentation.
Le premier, il ne considéra pas la contrebasse comme un simple renfort
souhaité les jours de grand apparat (on dit qu’au début de son introduction
on ne la jouait que le vendredi). Son goût pour la nouveauté et sa
perception du coloris instrumental font de lui le véritable introducteur
de la musette à l’opéra, il sera très rapidement suivi par ses confrères.
La tempête d’Alcyone obligera ses contemporains à repenser l’écriture
d’une page illustrant des événements catastrophiques. À côté des réelles
nouveautés, son talent pour individualiser un instrument, sa capacité
à le confiner dans un emploi inattendu et son goût pour les associations
variées de timbres font de Marin Marais l’un des musiciens les plus
importants de sa génération qui, au sein d’un système encore appelé
« instrumentation », trace activement la voie à la future orchestration.
Edmond Lemaître
© Edmond Lemaître et CMBV - 2006
La tragÉdie au risque de l’opÉra
: quatre tragÉdies en musique de Marin Marais
Alcide, Ariane et Bacchus, Alcyone et Sémélé sont des opéras de Marin
Marais et, pour nous, des partitions : il nous est rarement donné de
voir ces œuvres représentées, alors que nous savourons la chance de
les entendre à nouveau en concert ou au disque. Cependant, au tournant
des XVIIe et XVIIIe siècles, il s’agissait autant de combler l’appétit
de musique du public parisien que de fournir de nouveaux spectacles
à un siècle qui allait s’avérer le plus friand de théâtre, le plus
passionné de danse et de tableaux surprenants. Parallèlement, le défi
des auteurs était de s’inscrire dans le cadre d’une commande précise,
celle de fabriquer un grand opéra sérieux à la française tout en proposant
une nouveauté, bref il s’agissait d’être original à l’intérieur de
formes bien connues. Création soumise à contraintes, l’opéra n’en reste
pas moins rêvé comme la synthèse possible de toutes les émotions permises
par le spectacle tragique, le ballet, et la musique bien sûr.
Chercher une unité à ces œuvre s revient donc à analyser ce qui les
relie en tant que ressortissant à un type de spectacle, à décrire la
manière dont sont réinventées les figures imposées. Il convient donc
de rappeler les termes de la collaboration entre le musicien et le
poète, de donner un aperçu des intrigues telles qu’elles sont conçues
en fonction des attentes du genre et du public, et surtout de mesurer
les conséquences que les caractéristiques complexes de l’opéra à la
française peuvent avoir sur la définition de la tragédie, sensibilité
et forme poétique fondatrice de l’imaginaire lyrique.
Le compositeur et ses librettistes : une collaboration mystérieuse
Marin Marais n’a composé que quatre opéras, uniquement des tragédies,
en collaboration avec trois poètes différents, ce qui est remarquable
dans la mesure où on peut le comparer avec des compagnonnages avérés
entre poètes et compositeurs, tels ceux de Jean-Baptiste Lully et Philippe
Quinault ou André Campra et Antoine Danchet, voire Jean-Philippe Rameau
et Louis de Cahusac. Ces trois auteurs, Jean Galbert de Campistron,
Saint-Jean, Antoine Houdar de La Motte, sont très différents quant
à leur importance et à leur succès en tant que librettistes.
Campistron a écrit le livret d’Acis et Galatée, dernier opéra de Lully,
en 1686, puis Achille et Polyxène en 1687 avec le compositeur qui avait
succédé à Lully dans le coeur du public, Pascal Collasse. Il était
presque normal que ce soit à lui qu’on s’adressât pour soutenir le
fils de Lully qui était alors débutant dans la carrière de l’opéra.
En revanche, Saint-Jean est un obscur fonctionnaire, qui tente sa chance
à l’opéra dans un contexte d’embarras financiers qui conduit le directeur
de l’Académie, Francine, à faire feu de tout bois pour alimenter la
scène en tragédies. La Motte, enfin, est d’une tout autre trempe :
poète et homme de lettres bientôt engagé dans les débats esthétiques
et littéraires de son temps, il débute sa carrière en donnant à l’opéra
des ballets puis des tragédies mis en musique par les plus importants
compositeurs de l’Académie avant de collaborer avec Marais. C’est vraisemblablement
l’échec de Sémélé qui le détourne du théâtre lyrique, qu’il ne considère
plus, par la suite, que comme un exercice essentiellement contraignant
pour le librettiste : « [Mes opéras] ne me paraissaient que des tragédies
tronquées, où d’ordinaire la galanterie étouffe le grand, et qui, à
l’égard du style, doivent être, pour l’avantage de la musique, bien
plus près du madrigal que du pathétique soutenu de la tragédie. »
En ce sens, et même si La Motte devint par la suite l’une des figures
de proue du mouvement des Modernes, qui défendent les genres littéraires
nouveaux, genres mineurs et mondains comme l’opéra justement, il
n’en reste pas moins conscient de l’importance relative des genres
d’écrire au sein du champ littéraire. Dans ses écrits théoriques,
il cultive une vision un peu caricaturale du théâtre lyrique, et
son approche de l’esthétique de l’opéra sert essentiellement ses
projets de réforme de la scène tragique parlée, qu’il souhaite orientée
vers davantage de pathétique et de spectacle, au point de ne pas
tenir compte des solutions élégantes que ses propres livrets apportent
aux différentes contraintes du genre lyrique modelées sur des critères
classiques.
On peut en fait constater un décalage entre les compositeurs et les
poètes : pour les premiers, la tragédie en musique représente un espace
ouvert où toutes les potentialités de la musique peuvent être explorées,
tandis que pour un poète elle constitue un véritable parcours d’obstacles.
Responsable de la bonne marche d’un spectacle dont il garantit en particulier
la vraisemblance, le poète devenu librettiste doit plier son inspiration
à des attentes disparates voire contradictoires. Les poètes d’opéra
du tournant du siècle sont parfois des débutants en littérature et,
à la fois moins exposés et moins exigeants, ils s’en détournent en
cas de succès dans un autre genre, mieux reconnu au plan littéraire,
tel La Motte.
Il convient de rappeler que pour les premiers opéras, le texte est
vérifié par la « Petite Académie » future Académie des Inscriptions
et Belles Lettres, puis dans le Règlement promulgué en 1714, qui entérinait
des pratiques antérieures, le poète qui soumettait son livret à l’Académie
royale de Musique était tenu de nommer son compositeur, ou qu’à défaut
on lui en donnerait un, c’est-à-dire que le texte était, à l’époque
qui nous intéresse, officiellement considéré comme la première pierre
de l’opéra nouveau. Cette règle n’exclut bien sûr pas les amitiés,
les collaborations entamées autour d’un projet commun, cependant, en
l’absence de fidélité évidente de Marais pour un auteur, on peut seulement
conclure qu’il devait bien s’entendre avec Houdar de La Motte, suffisamment
pour travailler deux fois ensemble, mais pas assez pour retenir La
Motte à l’opéra, ce dernier laissant inachevé le livret de Scanderberg,
peut-être préparé pour Marais.
Si l’on considère à nouveau les termes de la collaboration entre le
poète et le musicien, celle-ci demeure donc essentiellement mystérieuse
: qui des deux a eu l’idée de tel ou tel passage ? qui, de Marais ou
de La Motte, a eu le dessein de la fameuse tempête d’Alcyone, sachant
que celle-ci est intrinsèquement liée au sujet, qu’elle le constitue.
Peut-être était-ce le souhait du nouveau directeur de l’Académie royale
de Musique, Pierre Guyenet ? Imaginons que, nommé batteur de mesure
en 1704 ou 1705, Marais souhaite s’atteler à la composition d’un nouvel
opéra, et qu’il cherche un librettiste susceptible de mettre en valeur
ses talents de symphoniste. Il pense, il rencontre, on lui parle de
La Motte, auréolé du succès d’Omphale, qui se souvient peut-être du
triomphe rencontré en 1689 par Thétis et Pélée de Pascal Collasse,
dont le livret est de son ami Fontenelle, et qui comporte une belle
tempête : Alcyone, tragédie «avec tempête obligée», mettra en scène
Pélée et n’oubliera pas un « divertissement marin » ni une scène de
«sommeil» qui avaient déjà réussi à Marais dans Ariane et Bacchus…
Il apparaît toutefois évident qu’à la fin du XVIIe siècle, le genre
de la tragédie en musique est, sinon théorisé, réglé à proprement parler,
du moins assez clairement défini dans l’esprit des artistes, de telle
sorte que lorsqu’un poète et un musicien décident de fabriquer un opéra,
ils savent à peu près quoi y mettre et quoi choisir pour que les caractères
du genre soient exaltés. Les composantes de l’opéra qui viennent se
greffer sur la tragédie sont, si on les résume, la musique, le spectacle
des machines et la danse. Croisé avec les ingrédients propres du genre
poétique de la tragédie, cela implique que
le librettiste privilégie une intrigue amoureuse – dont la teneur sentimentale
justifie la musique ; un arrière-plan mythologique ou magique – permettant
le déploiement du merveilleux qui, lui-même, appelle avec vraisemblance
les machines ; la danse, elle, relevant d’une logique d’insertion empruntée
aux divertissements de cour, depuis le grand ballet dansé par les princes,
jusqu’aux comédies-ballets.
Comment nouer une intrigue lyrique
Les quatre œuvres composées par Marais appartiennent au genre de la
tragédie, puisque l’opéra français s’est conçu en regard de la tragédie
dite classique. Le ton est sérieux et élevé, c’est-à-dire qu’il met
en scène des princes, des dieux et des héros, aux prises avec des
conflits graves, suscités par l’affrontement de passions contraires,
faisant peser sur les personnages un péril de mort. Les sujets sont
empruntés à la tradition mythologique et légendaire, à la fable comme
on dit à l’époque : en effet, il semble malséant de faire s’exprimer
en chantant des héros historiques, comme le font à la même époque
les Italiens, sur le modèle précisément des tragiques français.
L’amour est la composante essentielle de la tragédie déplacée à l’opéra.
En ce sens, elle appartient à son époque, qui avait cultivé l’intrigue
amoureuse comme ferment des passions malheureuses, et les tragédies
mises en musique ressortissent à un courant très actif et très apprécié
de l’esthétique dramatique contemporaine. Cependant, la musique imposait
également sa propre contrainte, celle d’empêcher les débats politiques
ou philosophiques, amenant les librettistes à privilégier la thématique
amoureuse sur les grands intérêts abstraits du péril d’État. Les librettistes
choisissent de centrer les sujets sur les conflits amoureux, la passion
jalouse, l’affrontement des amants et la torture de l’abandon : Déjanire,
jalouse de voir son époux Alcide lui préférer sa captive Iole, veut
reconquérir son amour en lui offrant la tunique de Nessus ; Bacchus
tombe amoureux d’Ariane qui veut rester fidèle à Thésée qui l’a abandonnée
; Alcyone reste fidèle à son époux jusque dans la mort ; Jupiter accepte
par amour pour Sémélé de lui apparaître dans sa gloire terrifiante.
La tragédie est donc alimentée par la mise en scène des amours contrariées
par des interdits fondamentaux – les liens conjugaux, la séparation
entre les dieux et les mortels, la mort. Mais en les montrant également
traversées par des personnages qui appartiennent à la source ou encore
qui ont été imaginés par les dramaturges précédents ayant traité le
mythe, ou qui sont inventés pour étoffer le sujet, on achève de caractériser
ces tragédies en opéras, où le sujet sérieux et magnifique constitutif
de la tragédie est porté jusqu’aux limites du tendre, du galant.
De fait, Ariane et Bacchus frôle la comédie. Le sujet pose d’emblée
un problème à Saint-Jean car, comme le titre l’indique, il s’agit avant
tout de réunir Ariane et Bacchus – sachant que la formation d’un couple
est le thème comique par excellence. Notre auteur s’attache donc à
raconter comment Ariane, en aimant Bacchus, est tourmentée d’être infidèle
à son amour pour Thésée. Mais Ariane est encore aimée d’un troisième
prince, Adraste, coupable de délaisser sa promise, Dircée, qu’Ariane
croit un instant devenue sa rivale dans le coeur de Bacchus. La complexité
de ce quatuor – Thésée est absent – achève de transformer la tragédie
en chassé-croisé qui a plus à voir avec les quiproquos et les ensorcellements
de la comédie du premier XVIIè siècle, voire de la pastorale. De cette
brume d’actions romanesques surgit toutefois la violence d’égarements
sanglants, qui lui confèrent tant bien que mal une atmosphère de péril
et de menace. Un contemporain dresse un résumé plutôt ironique des
coups de force du poète et des incohérences de la trame : « Géralde,
évêque de Cahors et magicien dans la pièce, veut endiabler Bacchus,
mais ses charmes paraissent impuissants. Il fait venir Alecton qui
met en fureur Ariane qui veut tout tuer hors Bacchus, pour lequel elle
a de lucida intervalla. Junon fait revenir Dircée qui était chez les
Anciens un poète corinthien et dans la pièce un confident d’Ariane.
[…] Adraste, amant d’Ariane et prince d’Ithaque, inconnu pour tel chez
les Anciens et qui a pris des ailes pour venir de la mer d’Ionie, 500
bonnes lieues distantes de Naxe dans la mer Egée où est la scène, croit
que Bacchus, avec le poignard qu’il lui voit en sa main, veut tuer
Ariane, se bat avec ses amis contre la troupe de Bacchus, qui en demeure
vainqueur.
Et revenant témoigner sa joie à Ariane qui le veut tuer
dans sa fureur, Adraste arrive expirant aux pieds d’Ariane des blessures
de Bacchus. »
Notons que ce sont sans doute davantage les inexactitudes dans la mise
en œuvre de sources prétendument anciennes qui chagrinent notre commentateur,
que les revirements d’une intrigue surabondante en retournements arbitraires
de la situation. Par ailleurs, l’histoire d’amour se déroule sur fond
d’une querelle plus ancienne qui oppose Junon à son époux Jupiter.
Ce conflit constitue souvent un cadre commode pour les intrigues d’opéras
français et en particulier, dans trois de nos livrets : puisqu’elle
souhaite se venger de Bacchus, rejeton illégitime de son époux, c’est
Junon en personne qui se cache sous l’identité de Dircée pour faire
endurer à Ariane les tourments de la jalousie. Il est également bien
connu que Junon est l’ennemie jurée d’Alcide, c’est donc cette déesse,
qui plus est protectrice de l’amour conjugal, que l’on invoque dans
les cérémonies magiques convoquées par la jalouse Déjanire, et qu’Alcide
mourant reconnaît comme source de ses maux. Dans Sémélé enfin, elle
se cache à nouveau sous une fausse identité, celle de la nourrice de
l’héroïne, afin que celle-ci réclame de Jupiter qu’il se montre à elle
dans sa gloire, spectacle qui fait encourir un risque mortel aux humains.
Si on peut se risquer à penser qu’Ariane et Bacchus est une comédie,
Sémélé frôle ainsi l’imaginaire du conte de fées, avec une opposition
entre deux divinités, l’une bénéfique, Jupiter, l’autre maléfique,
Junon, déguisée en une vieille nourrice à moitié sorcière, qui fait
prononcer à la princesse naïve un voeu dangereux.
Construire une tragédie où l’intrigue amoureuse, autrement désignée
par les théoriciens de la poétique classique comme « épisode amoureux
», en vienne à occuper une place centrale, en tenant compte de l’attente
du public qui, a fortiori à l’opéra, aime de plus en plus les histoires
émouvantes et qui finissent bien, écartèle l’intrigue entre un méchant
qui souffre effectivement des affres de la passion, un couple touchant
et un aréopage de personnages secondaires qui s’animent à les mettre
en relation. Ainsi, Alcide tend à se diviser en deux noeuds parallèles
: la jalousie de Déjanire envers Iole et son mari infidèle, et le désarroi
du couple des amants traversé par l’amour d’Alcide, sans compter que
le personnage éponyme parcourt un trajet cohérent, de la passion dévorante
vers un renoncement sublime et héroïque. Dans Sémélé, La Motte décide
de préserver l’héroïne, pourtant coupable de vanité puisqu’elle veut
que son amant se déclare publiquement comme un dieu, et il reporte
la passion dévastatrice sur un personnage inventé, le prince qui doit
épouser Sémélé. Ce prince Adraste, qui n’appartient donc pas au sujet,
peine à appeler sur lui la sympathie du public, qui le voit surtout
comme un opposant dérisoire aux desseins de Jupiter, et ce d’autant
plus que Junon mène l’intrigue maléfique. L’action finit par se dérouler
sur trois plans parallèles : le roi de Thèbes veut marier sa fille
Sémélé à Adraste, mais Sémélé aime Jupiter, infidèle à son épouse Junon,
tandis que Mercure courtise la suivante de Sémélé. Jupiter et son messager
sont déguisés en humains, ce qui fait évidemment penser à l’action
d’Amphitryon, qui développe en parallèle les aventures galantes de
Jupiter, dans un registre élevé, et de Mercure, dans un registre comique.
Le dénouement, expéditif, élimine Adraste, et sauve in extremis
Sémélé de l’embrasement universel causé par la gloire jupitérienne
car le dieu décide d’imposer la jeune fille à l’Olympe.
En fait, l’éparpillement des polarités dramatiques est inhérent aux
intérêts contradictoires que le librettiste doit servir : écrivant
une pièce destinée à la musique, il est amené à développer des situations
à proprement parler musicales, qui donnent une ampleur inédite au théâtre
à chacune des situations envisagées. En d’autres termes, chaque moment
du drame a certes une fonction narrative, mais d’abord et surtout une
valeur, une durée, une intensité musicales. L’économie du poème ne
peut nous apparaître, à la seule lecture, que comme incomplète, dépouillée
de l’unité sensible de la musique. 
Du spectacle d’opéra au renouveau de la tragédie
Le librettiste recherche d’abord la conjonction du drame et de la
musique, selon toutes ses modalités. Il peut choisir un sujet intrinsèquement
musical : ainsi, Ariane est par essence associée à la musique, puisque
cette héroïne, injustement abandonnée par Thésée dans l’île de Naxos,
chante sa plainte. Il privilégie ensuite des épisodes propices à l’écriture
de pages symphoniques qui appartiennent en quelque sorte au répertoire
des compositions musicales de l’opéra français, qui lui-même les a
pour partie empruntées à l’opéra italien : les sommeils, les invocations
magiques, les cérémonies religieuses, les assemblées pastorales, les
embarquements sont autant de moments favorables non seulement à des
développements choraux, rassemblant les figures poétiques qui forment
cortège à l’action (songes, démons, prêtres et magiciens, bergers ou
nymphes, matelots…), mais aussi à la danse, élément clef du spectacle
lyrique français. Il peut choisir enfin d’organiser l’œuvre autour
d’un morceau de bravoure potentiel pour le compositeur : la tempête
d’Alcyone, la descente de gloire cataclysmique dans Sémélé, sont constitutives
du sujet retenu pour ces deux œuvres et mettent en valeur le talent
de Marais pour les symphonies descriptives.
L’analyse d’un livret doit donc tenir compte de cette économie proprement
musicale : si Alcide tend à développer deux atmosphères parallèles,
c’est aussi parce que les manœuvres sorcières qui entourent la tunique
du centaure, propices à un divertissement de magiciens, et le désespoir,
aliment naturel des airs de jalousie, qui dessinent les tourments de
Déjanire, entrent en contraste avec les scènes d’amour tendres et délicates
des deux amoureux, Iole, la douce captive, et Philoctète fidèle serviteur
d’Alcide, qui justifient un divertissement de nymphes et de zéphyrs
commandé par l’Amour lui-même. Ainsi, la dimension musicale tend à
accentuer la différence entre les composantes de la narration, comme
autant d’atmosphères variées. On voit ainsi se dessiner une tension
structurelle fondamentale avec le drame lui-même : l’opéra peut finalement
se penser comme une suite de morceaux musicaux, offrant des contrastes
intéressants de dynamique, de tonalité, d’effectifs, au risque de dissoudre
l’unité de l’effet pathétique – à laquelle le public attachait pourtant
une importance prépondérante.
Enfin, la musique et la conception même du spectacle d’opéra donnent
une très grande place à la représentation de machines surprenantes.
Les sujets mythologiques et légendaires permettent d’appeler des changements
de décoration et des trucages extraordinaires. Les quatre opéras de
Marais en utilisent donc toutes les ressources : voleries, métamorphoses,
effets de l’éclairage, mais plus sûrement encore, le bûcher, la tempête,
la descente de gloire de Jupiter et la destruction d’un palais qui
sont accompagnées de symphonies saisissantes, qui achèvent de les constituer
en véritables « clous » spectaculaires et dramatiques. On notera également
que les principaux rebondissements sont en général liés à des interventions
divines, telles celles de Junon,
et que les quatre livrets utilisent le fabuleux comme mode de résolution
dramatique : les intrigues se dénouent par la réunion merveilleuse
des héros et des dieux, qui les sauvent de la mort – Alcyone et Céix
sont changés en oiseaux, Sémélé est enlevée au ciel – ou qui accompagnent
leur triomphe – Alcide se jette dans le bûcher qui le fait accéder
à l’immortalité, la couronne d’Ariane est changée en couronne d’étoiles.
Cette entente de la terre et des cieux, occasion de spectacle ou prolongement
imaginaire de la représentation, nous amène enfin à interroger les
enjeux de la transposition de l’univers tragique sur la scène lyrique.
La fin de nos œuvres est-elle heureuse ? Les librettistes commencent
à composer les dénouements selon la logique de la rétribution des fautes,
et les héros sont systématiquement sauvés d’une destinée funeste :
tandis que Déjanire se suicide, Alcide prend place parmi les dieux,
Iole et Philoctète sont réunis ; Ariane est délivrée de ses tourments
et peut aimer Bacchus avec l’accord de l’Olympe ; Phorbas est transformé
en récif, Alcyone et son bien-aimé en oiseaux éternellement fidèles
; Sémélé mourante est emportée par Jupiter à ses côtés, alors que la
ville de Thèbes et le jaloux Adraste sont frappés par la mort et la
désolation.
Mais si une issue heureuse est miraculeusement permise par les dieux,
les épreuves ne sont pas épargnées aux personnages. Le spectacle merveilleux
sert bien souvent aux librettistes à figurer l’impuissance de l’individu,
humain ou divin, sa solitude face à l’arbitraire des désirs ; le tragique
réside non pas tant dans le poids d’une force transcendante mais dans
le sentiment toujours surprenant et douloureux de l’absence de la maîtrise
de l’homme sur l’univers, sur lui-même, ou la découverte de la vanité
absolue d’une telle maîtrise. L’opéra français, par la singularité
de son dispositif, qui accorde une place aussi importante au déchaînement
des forces telluriques, à l’apparition fracassante des divinités, qu’au
récitatif où les personnages, la voix jamais couverte par l’orchestre,
développe son intériorité, fait alterner la figuration de ce qui écrase,
l’expression du sentiment de cet écrasement, et, par là même, met en
scène la liberté de l’individu, toujours central dans le déploiement
spectaculaire. Les longues plaintes de Déjanire, le désespoir d’Alcyone
qui a vu son époux mourir en rêve, et qui se croit descendue aux enfers,
le chagrin tourmenté d’Ariane, les hésitations de Jupiter, la jalousie
humiliante et l’agonie d’Alcide, composent la matière fondamentale
de la tragédie mise en musique. Détourant les contours de la place
accordée à l’humanité, elle montre sa fragilité mais aussi son caractère
inexpugnable. La fin heureuse réalise l’accord entre les héros et l’univers,
reliés par la création d’une cosmogonie nouvelle – les étoiles de la
couronne d’Ariane, Sémélé mère de Bacchus –, ou à l’ordre naturel qui
les accueille désormais éternellement – les alcyons apaisent les tempêtes
par leur amour comme la mer se calme pour les autoriser à s’aimer.
Le déploiement spectaculaire est destiné à en prendre acte, et à en
témoigner aux yeux du spectateur.
Il est délicat de prétendre chercher les traits propres au compositeur
dans les livrets de ses tragédies : sa personnalité se coule dans un
projet préexistant, qui lui-même est considérablement mis en forme
selon les règles implicites du genre. Pour la période qui nous intéresse,
les tragédies en musique sont en train de se changer en forme figée
sentie comme une coquille à remplir : danses, intrigue amoureuse, symphonies
intéressantes sont, dans cet ordre, senties comme des ingrédients que
le librettiste doit appeler, et que le compositeur peut réaliser. Tout
au plus peut-on repérer dans les poèmes conçus pour Marais des esquisses
pour des symphonies éclatantes, des plages laissées libres à un déploiement
de la matière musicale sur la trame du récit, les vers «tronqués» que
déplorait La Motte, qui sentait bien que toute l’émotion suscitée par
l’aventure tragique n’était pas redevable au poète.
Notons une dernière particularité des livrets donnés à Marais. À deux
reprises, le spectacle d’opéra et ses pouvoirs illusionnistes sont
eux-mêmes interrogés par la représentation : dans deux des quatre opéras,
on trouve un « sommeil » qui ouvre sur un rêve. Le sommeil est certes
un lieu commun de l’opéra et de la tragédie en musique au moins depuis
Atys de Lully (1676), mais aussi un morceau de choix pour le musicien
et qui, dans Alcyone, voisine avec la vigoureuse et d’autant plus traumatisante
tempête. Pourquoi ainsi cultiver la mélancolie des rêves décevants
? La matière lyrique permet ainsi de relier un savoir-faire musical
à une irrépressible sensation de déréliction. La musique n’est qu’une
berceuse, le spectacle n’est qu’un rêve, et plus le rêve est réel,
plus le sentiment de mélancolie ou de joie est puissant. L’opéra renvoie
in fine le spectateur à la conscience de la fragilité de sa séduction
momentanée.
Laura Naudeix
© Laura Naudeix et CMBV – 2006
La restauration de SÉmÉlÉ
La musique de Sémélé nous est parvenue sous la forme d’une partition
réduite de format oblong. Le privilège, donné pour dix années consécutives
par Louis XIV à Fontainebleau le 17 octobre 1705, fut accordé à Marin
Marais lui-même et non pas à un imprimeur, un libraire ou un graveur.
L’achevé d’imprimer date du 15 février 1709.
Par « partition réduite » nous entendons une partition qui ne comporte
que les parties principales de l’œuvre. Elle était publiée ainsi autant
par souci d’économie – seuls de très grands succès comme Atys de Lully
connurent les honneurs d’une édition en partition complète forcément
très coûteuse – que commercial. En effet, ce type de réduction permettait
une exécution « de chambre », c’est-à-dire avec de petits effectifs.
C’était souvent l’unique possibilité, à l’époque, d’entendre l’œuvre
en dehors des maisons d’opéra et des cours royales ou princières.
Les parties principales d’une œuvre lyrique conservées dans une partition
réduite sont les suivantes :
- toutes les parties vocales solistes ;
- tous les chœurs, généralement complets. Dans le cas de Sémélé toutefois,
seules les parties de dessus et de basse des chœurs ont été imprimées,
à l’exception du chœur d’hommes à trois parties « Qu’un affreux ravage…»,
du chœur d’hommes à quatre parties « Ordonne, nous obéissons…» de la
cinquième scène de l’acte III et du chœur à quatre parties du tremblement
de terre « Ciel ! quel bruit souterrain ! » de la troisième scène de
l’acte V, dont la polyphonie est entièrement notée. Lorsque la partie
de Dessus est divisée, nous obtenons alors, avec la partie grave, une
polyphonie à trois parties (le « petit chœur » qui s’oppose au « grand
chœur » ou tutti) qui est toujours entièrement notée dans une partition
réduite.
- la partie de dessus et la partie de basse de l’orchestre. Comme pour
le chœur, la partie orchestrale de dessus peut être divisée dans le
« petit chœur » : les trois parties qui en résultent, avec la partie
grave, sont également toujours notées.
- la totalité de la basse continue.
En résumé, ont été conservées de Sémélé, outre la basse continue :
- les parties vocales solistes ;
- les deux parties extrêmes des chœurs ;
- les trois parties des « petits chœur s » vocaux et instrumentaux
;
- toutes les parties des trois chœurs mentionnés plus haut ;
- les deux parties extrêmes de l’orchestre (ouverture, danses, doublure
des chœur s, préludes, ritournelles) ;
- certaines parties de bassons ou de contrebasses épisodiquement imprimées.
Interpréter aujourd’hui une tragédie lyrique comme Sémélé avec des
effectifs vocaux et instrumentaux proches de ceux dont disposait l’Académie
royale de Musique lors de sa création, le 9 avril 1709, implique soit
de retrouver les parties manquantes – ce qui n’a pas été possible jusqu’ici
pour Sémélé – soit de les restaurer. Nous savons que le chœur était
à quatre parties (dessus, haute-contre, taille et basse) et l’orchestre
à cinq parties (dessus de violon, haute-contre de violon, taille de
violon, quinte de violon et basse de violon). Ces appellations, héritées
des fameux Vingt-quatre Violons du Roi, ne doivent pas occulter le
fait que la partie de dessus peut être parfois jouée par des flûtes
traversières ou des hautbois, seuls ou en doublure des violons. De
même, la partie de basse est jouée par tous les instruments de la basse
continue et peut être doublée par
Les bassons et la contrebasse, entrée depuis
peu dans la composition de l’orchestre « à la française »
Dans le cas de Sémélé, la restauration concerne les parties internes
de haute-contre, taille et quinte de violon ainsi que celles de haute-contre
et taille du chœur (avec une attention toute particulière prêtée à
la prosodie). Elle nécessite de la part du restaurateur une connaissance
approfondie du traitement des voix et des instruments ainsi que des
techniques de composition musicale de l’époque concernée. Une longue
familiarité avec le style du compositeur est bien entendu indispensable.
Par chance, nous disposons de modèles de grande qualité grâce aux trois
autres œuvres lyriques de Marin Marais, qui nous sont parvenues en
partition complète : Alcide (1693), Ariane et Bacchus (1696) et Alcyone
(1706). Lors de cette restauration, l’écriture orchestrale de Marin
Marais nous est apparue à la fois très raffinée et d’une telle maîtrise
que, le plus souvent, la réalisation des parties internes semblait
d’une totale évidence, celles-ci s’emboîtant parfois dans la texture
polyphonique comme les pièces d’un puzzle.
Le restaurateur n’est pas le compositeur. Son intervention ne doit
en aucun cas se remarquer au détriment de la substance originale de
l’œuvre. Bien au contraire il n’intervient que pour la restituer dans
toute sa splendeur. Cependant le musicien a l’avantage sur le plasticien
restaurant une œuvre d’art de n’agir en rien sur l’original soigneusement
conservé dans la source manuscrite ou imprimée. Son travail est donc
toujours réversible.
Gérard Geay
Responsable du chantier « L’art de composer en France aux XVIIè et
XVIIIè siècles ».
Après le triomphe d’Alcyone, il était naturel que Marais fît une nouvelle
fois appel à Houdar de La Motte qui s’inspira d’un ouvrage paru en
1666, une pièce de l’abbé Claude Boyer intitulée Les Amours de Jupiter
et de Sémélé. Mais le public ne réceptionna pas l’œuvre de la même
manière et ce fut un échec. Un échec si cuisant que Houdar de La
Motte, dégoûté du théâtre lyrique, cessa de travailler pour l’Académie
royale de Musique.
Le livret accorde une place importante à la supercherie : avant de
révéler leur identité, les dieux prennent l’apparence de mortels pour
mieux les tromper. Le procédé n’est pas nouveau mais il est employé
dans le 1er et le 2e acte consécutivement : Jupiter en Idas ; Mercure
en Arbate. La liaison Dorine – Arbate semble même dessiner une seconde
intrigue, fait qui était particulièrement risqué, critiquable à l’époque
et malaisé à mener à terme.
D’autre part, dans la conduite de l’action, on remarquera deux similitudes
entre les livrets d’Alcyone et de Sémélé. À la fin de l’acte I, pendant
la cérémonie qui célèbre les succès militaires d’Adraste qui offre
à Jupiter les armes prises à l’ennemi, le temple se ferme et les Furies
enlèvent les trophées, semant l’effroi. Ceci nous renvoie à Alcyone
(fin de l’acte I) au moment où les futurs époux prononcent leur serment,
un bruit de tonnerre interrompt la cérémonie. Dans les deux cas les
dieux marquent leur opposition à l’union des amants. Bien évidemment,
la seconde relation tient en l’introduction d’une page descriptive
dramatique exceptionnelle, la « tempête » d’Alcyone (Acte IV, sc. 4)
trouve sa résonance dans le « tremblement de terre » de Sémélé (Acte
V, sc. 3) qui précède l’arrivée de Jupiter. Par ses figurations rythmiques
en notes répétées entrecoupées de silences, le commencement du cataclysme
est admirablement rendu ; de courts éléments de gammes rapides figurent
les éclairs et, quand surviennent les traits de triples croches ondulants
au violon, tout semble chanceler sous les pas des personnages. D’autre
part, on peut imaginer la profondeur des entrailles de la terre par
le développement particulier des parties de basse qui se divisent en
deux parties (voire trois) ; Marais réserve une portée à la basse continue
et aux basses de violon, l’autre revenant aux bassons et contrebasses
qui exploitent les notes les plus graves de leur registre. L’affolement
du peuple qui suit dans le chœur « Quels éclairs menaçants » est bâti
sur le même registre. Notons que, par rapport à bien des tempêtes qui
finissent par se calmer, ici le cataclysme va crescendo, aboutissant
à une pluie de feu dévastatrice.
Edmond Lemaître
© Edmond Lemaître et CMBV - 2006
L’Argument
Cadre pastoral où paraissent sylvains, bacchantes et satyres.
On rend hommage à Bacchus, rappelant qu’il est fils de Jupiter. Que
l’on chante ses exploits et ses charmes. Apollon descend annoncer
le thème de l’ouvrage qui suit en ordonnant aux Muses de retracer
le grand événement qui donna le jour à Bacchus.
Acte I
Le Temple de Jupiter.
Cadmus, roi de Thèbes, veut unir sa fille Sémélé au prince Adraste
mais Sémélé aime Idas qui partage ses sentiments. L’héroïne s’interroge
: lui faut-il suivre le projet de son père ou écouter son coeur ? Malgré
les conseils que sa suivante Dorine lui prodigue, elle décide d’obéir
et de renoncer à l’amour. Elle ne sait pas alors jusqu’où l’entraînera
cette décision car elle ignore qu’en réalité, sous les traits d’Idas,
se cache Jupiter. Ceci explique pourquoi lors de la cérémonie qui célèbre
les succès militaires d’Adraste, survient un premier rebondissement.
Alors qu’Adraste offre à Jupiter les armes prises à l’ennemi, le temple
se ferme et les Furies enlèvent les trophées, semant l’effroi dans
l’assistance.
Acte II
Un bois coupé de rochers.
On découvre d’abord que Dorine a noué de tendres liens avec Arbate
qui n’est autre que Mercure. Mais alors qu’Idas (Jupiter) reproche
à Sémélé son choix, il est forcé de révéler son rang suprême et, pour
continuer à séduire il ordonne un divertissement magnifique qui occasionne
un changement de décor peu ordinaire laissant apparaître des cascades
jusque sur le devant de la scène. Surgit Adraste qui s’indigne du spectacle.
Lorsque Sémélé lui révèle être aimée de Jupiter, Adraste reste incrédule
et tente de frapper Idas (Jupiter). Aussitôt un nuage emporte les deux
amants, et le prince resté seul, désespéré, réclame que son rival mette
fin à son tourment : « Viens me réduire en poudre ; Punis mon affreux
désespoir ; Force moi par un coup de foudre à reconnaître ton pouvoir
».
Acte III
Les jardins de Cadmus.
Reprenant courage, Adraste réclame l’aide de Junon qui accepte de le
venger tout en vengeant ses propres tourments. Pour mieux perdre Sémélé,
Junon prend l’apparence de Béroé, son ancienne nourrice. La déesse
parvient à semer le doute dans l’esprit de sa proie : « Par une trompeuse
apparence, Peut-être un enchanteur a-t-il séduit vos yeux ?» Après
que Junon a fait entrevoir les antres des Enfers pour mieux impressionner
la princesse, elle lui conseille de demander à Jupiter de descendre
armé de son tonnerre « tel qu’aux yeux de Junon il paraît dans les
cieux » et qu’il annonce aux Thébains son choix amoureux !
Acte IV
Une grotte puis un hameau.
Après un nouveau dialogue entre Dorine et Mercure vient un divertissement
champêtre pendant lequel Jupiter dit vouloir cacher le dieu qu’il est
pour ne montrer que l’amant. Ombrageuse, Sémélé dévoile les soupçons
qui la dévorent. Elle lui demande alors de paraître dans sa gloire
céleste, tel qu’il ne se montre jamais aux humains. Jupiter tente de
la faire changer de projet ; accéder à sa demande c’est la condamner
à mort ; elle insiste !
Acte V
Le palais de Cadmus.
Sémélé attend que Jupiter se présente en grand apparat tandis qu’Adraste
laisse éclater sa rage et sa révolte. Cadmus et le peuple réclament
la protection de Jupiter, que la victoire soit au rendez-vous et que
règne la paix. Mais le divertissement tourne à la catastrophe : on
assiste à un tremblement de terre ! Le tonnerre gronde et la foudre
est menaçante… une pluie de feu consume tout sous elle. Restent Adraste
et Sémélé qui attendent de voir Jupiter. Il paraît, elle se meurt.
Jupiter ravit Sémélé au royaume des Enfers et l’installe aux Cieux
afin « qu’elle y partage, aux yeux de Junon même, l’éternelle gloire
des dieux ». Adraste, resté seul, est enseveli sous le déluge de feu
qui achève de détruire le palais.
Edouard Lalo
Fiesque
Opéra en trois actes (1866-1868)
Livret de Charles Beauquier
D’après la pièce de Johan Friedrich von Schiller :
Die Verschwörung des Fiesco zu Genua
Version concert
Création mondiale
Roberto Alagna, ténor : Fiesque
Michelle Canniccioni, soprano : Léonore
BÉatrice Uria-Monzon, mezzo-soprano : Julie
Franck Ferrari, baryton : Verrina
Jean-SÉbastien Bou, baryton : Hassan
Armando Gabba, baryton : Borgonino
Vladimir Stojanovic, basse : Gianettino
Ronan NÉdÈ lec, baryton : Romano
Alexandre Swan, ténor : Sacco
Gundars Dzilums, basse : Coryphée
Martins Zvigulis, ténor : Homme du peuple, Un page
Orchestre National de Montpellier Languedoc-Roussillon
ChŒur de la Radio Lettone
Alain Altinoglu, direction
Sigvards Klava, chef de chœur
Jocelyne Dienst, chef de chant
À la différence du deuxième opéra de Lalo, Le Roi d’Ys,
qui connut une grande popularité à la fin du xixe siècle, son premier
opéra, Fiesque,
ne fut pas un succès ; il ne fut en fait jamais donné en public, et
a dû attendre jusqu’à aujourd’hui pour être créé.
C’est un cas classique
d’œuvre de valeur ayant accidentellement échappé à l’attention générale
pendant 140 ans, alors que bien des opéras de qualité inférieure étaient
donnés dans les théâtres du monde entier.
Composé en 1866-1868, Fiesque causa
un certain scandale à Paris, sans que Lalo y fût pour quoi que ce soit.
N’ayant pas le moindre espoir de voir son opéra mis en scène, il en donna
l’Ouverture et certaines scènes lors de ses concerts parisiens avant
de recycler pratiquement tout le matériau musical dans des œuvres ultérieures,
triste destin pour un opéra dont l’intégrité et la force restent intactes
aujourd’hui.
Né en 1823, Lalo n’aborda la musique scénique
qu’à l’âge de 43 ans. Il avait jusque-là pris part à la vie musicale
parisienne comme violoniste et altiste, et comme compositeur de mélodies
et de musique de chambre.
En 1865, il épousa en secondes noces la cantatrice
Julie de Maligny, qui certainement l’encouragea et lui apporta son soutien
dans cette nouvelle voie professionnelle.
On ignore comment il en vint
à choisir son sujet et son collaborateur. Le librettiste fut Charles Beauquier
(1833-1919), homme politique et écrivain qui n’avait encore aucun livret
d’opéra à son actif mais qui, en 1865, avait fait paraître un essai intitulé Philosophie
de la musique, et devait par la suite, en 1877, publier La Musique
et le Drame : étude d’esthétique. C’est sans doute en raison de
ses sympathies de gauche et de sa profonde hostilité au Second Empire
de Napoléon III – partagées par Lalo – que Beauquier s’intéressa
à une pièce de jeunesse de Schiller, Die Verschwörung des Fiesco zu
Genua (La Conjuration de Fiesque), comme éventuel sujet d’un opéra.
Les histoires de tyrans renversés avaient toujours constitué un bon thème
d’œuvre lyrique pour les sympathisants républicains. En 1864, Jules Barbier
avait écrit, à l’intention de Gounod, un livret intitulé Fiesque qui
ne fut jamais mis en musique.
Lalo se mit au travail le 22 mai 1866. La correspondance entre le compositeur
et le librettiste permet d’établir que, pour certains passages de l’opéra,
Beauquier accepta d’écrire des vers pour une musique déjà composée, soit
parce que Lalo réutilisait des compositions antérieures, soit parce qu’il
avançait plus vite que son librettiste. En août 1867, Camille Doucet,
directeur de l’administration des théâtres, annonça un concours destiné
à encourager la composition d’œuvres nouvelles pour les trois Opéras
parisiens.
Lalo assura par la suite que c’est ce concours qui l’avait encouragé à écrire Fiesque,
bien qu’il eût en fait commencé un an plus tôt. Parmi les trois salles
parisiennes, il opta pour le Théâtre-Lyrique, ce qui lui permettait de
mettre en musique le livret de son choix (puisqu’il en avait déjà retenu
un). Il soumit sa composition avant la date de clôture du 30 octobre 1868 ; tous
les candidats devant inscrire une devise en tête de leur travail, il cita
celle de Montaigne : « Qui ne lutte, ne choit ».
En juin 1869, cinq des quarante-trois œuvres en lice, dont Fiesque,
furent présélectionnées.
Après trois tours de scrutin, le jury décerna le
troisième prix à Lalo, le deuxième à Gustave Canoby pour La Coupe et
les Lèvres, en cinq actes, et le premier à Jules Philippot pour Le
Magnifique, en un acte. Ce palmarès provoqua une polémique lancée par
Paul Lacôme dans L’Art musical du 9 juillet, où celui-ci tournait
en ridicule un concours dont le lauréat était un modeste opéra en un acte,
suggérant qu’on ne devrait pas opposer des poneys corses à des pur-sang
anglais. Il faisait aussi remarquer que Pasdeloup, membre du jury, était
par ailleurs directeur du Théâtre-Lyrique, et de ce fait mal disposé à l’égard
des œuvres nouvelles de grandes dimensions et coûteuses.
Le 10 août,
Beauquier publia dans L’Opinion nationale et dans Le Gaulois une
lettre de protestation ouverte, adressée à Camille Doucet, où il se plaignait
de la présence de Pasdeloup et de son assistant au sein du jury et exigeait
l’annulation du concours.
Cette lettre laissait deviner combien Beauquier
était piqué au vif de ne pas avoir lui-même remporté le premier prix ;
de plus, elle avait été écrite sans l’assentiment de Lalo, alors en voyage
dans les Pyrénées. Le problème fut abondamment débattu dans la presse
musicale. Lalo, atterré, écrivit à Doucet pour affirmer qu’il n’était pour
rien dans les récriminations de Beauquier.
Si l’opéra de Philippot fut représenté
quatre fois à l’Opéra National-Lyrique en 1876, ni celui de Canoby
ni celui de Lalo ne furent portés à la scène. En 1869, avant même l’annonce
des résultats, Lalo avait fait des démarches auprès du directeur de
l’Opéra, Émile Perrin, et lui avait soumis le livret. Il entra aussi en
contact avec le Theater am Dammtor de Hambourg, et fit traduire son opéra
en allemand.
Rien n’avait encore été décidé lorsque l’invasion prussienne
et les troubles de 1870-1871 bouleversèrent tous les projets de spectacles.
Lalo se réfugia en Belgique où, le 22 février
1871, il signa un contrat avec le Théâtre de la Monnaie, à Bruxelles,
pour la mise en scène de Fiesque à l’hiver suivant. En février 1872,
l’Indépendance belge annonça la distribution, et la partition piano-chant
fut publiée. Mais le directeur de La Monnaie, Vachot, ne tarda pas à être
relevé de ses fonctions ; son successeur, Avrillon, exigea tant de concessions
et de modifications que Lalo fut contraint de se désengager en août 1872.
Gounod, sur les instances de Mme de Maligny, belle-mère de Lalo (à qui l’opéra
était dédié), avait multiplié les démarches auprès de La Monnaie pour que Fiesque y
soit représenté, mais sans succès. En 1875, Lalo crut de nouveau un moment
que son opéra y serait donné, mais délais et tergiversations finirent par
lui faire perdre tout espoir. Il admit par la suite qu’il avait été tellement
découragé par l’échec de Fiesque qu’il avait préféré se concentrer
sur la musique instrumentale, mais l’essentiel de son nouvel opéra, Le
Roi d’Ys, était déjà composé en 1875.
Entre-temps, en 1872 et 1873, Lalo avait réussi à s’assurer
un nombre remarquable d’exécutions d’extraits de Fiesque en concert,
à Paris. Le 27 janvier 1872, Julie Lalo chanta l’Air de Léonore, transposé
d’une quinte vers le grave, lors d’un concert de la Société nationale, et
trois jours plus tard l’Entr’acte de l’acte II fut joué dans un arrangement
pour dix instruments, sous le titre d’Intermezzo, par la Société
classique de musique de chambre.
Le 8 décembre 1872 et le 12 janvier
1873, ce même morceau réapparut comme premier des quatre mouvements du Divertissement pour
orchestre de Lalo – qui allait bientôt devenir l’une de ses œuvres
les plus connues –, interprété par la toute nouvelle Société philharmonique.
Le 15 décembre 1872, des extraits de l’opéra furent proposés lors des
auditions au piano de la Société des concerts du Conservatoire, mais
pas acceptés.
L’Ouverture fut donnée à l’Odéon le 6 avril 1873, puis de nouveau lors
d’un concert, le 4 mai, qui permit aussi d’entendre l’Air de Léonore
et l’Entr’acte de l’acte II. Le 10 avril, Édouard Colonne dirigea
deux scènes chorales. L’Ouverture fut de nouveau interprétée le 23 janvier
1876 par les Concerts du Châtelet. La publication de la grande partition
et du matériel d’orchestre de l’Ouverture chez Durand, en 1875, permit
par ailleurs à Hans von Bülow de la faire exécuter par deux fois jusqu’à
Glasgow, en décembre 1877.
Selon Pierre Lalo, fils du compositeur, celui-ci
finit par souhaiter expressément que son opéra ne soit jamais joué.
La réduction pour piano et chant de l’opéra fut publiée en février 1872,
gravée aux frais de Lalo, tandis que Durand publia la grande partition et
le matériel d’orchestre en 1875, ainsi qu’une version à quatre mains établie
à partir du piano-chant. 
Pour la composition de Fiesque,
Lalo puisa dans certaines de ses œuvres antérieures. Une Sérénade pour
piano, publiée par Flaxland en 1864, devint l’Entr’acte de l’acte II.
Une symphonie composée vers 1862 fut proposée à Pasdeloup mais refusée.
« J'ai détruit ma symphonie
et j'en ai transporté tous les thèmes dans Fiesque, écrivit Lalo dans
une lettre de 1889. Il y a deux ans seulement, quand je composai ma
symphonie en sol, j'ai voulu me prouver à moi-même que je n'avais pas tort.
J'ai facilement retrouvé dans Fiesque tous les éléments de mon premier scherzo,
je les ai reconstitués, et c'est le morceau dont vous me parlez. »
Lalo reconnaissait par là une partie du processus par lequel presque
toute la musique de Fiesque se retrouva dans des œuvres plus tardives.
Le O Salutaris pour trois voix de femmes et orgue, publié en 1884,
transforme la fin du duo d’amour de l’acte II en un hymne religieux.
Les Litanies de la Sainte Vierge, pour trois voix et orgue ou piano,
sont un remaniement de la marche triomphale qui retentit à la fin de
l’opéra. La Chanson de Fiesque, « Que me fait la politique ! »,
fut publiée par Hamelle sous le titre Humoresque peu après 1877.
Le duo de Julie et de Fiesque, à l’acte I, devint en 1887 Au fond
des halliers, avec de nouvelles paroles d’A. Theuriet. Les deuxième
et troisième mouvements de la Symphonie en sol, créée en 1887,
font de nombreux emprunts à des scènes de Fiesque.
Le monologue de Fiesque à l’acte II,
connu sous le titre Le
Rêve de Fiesque, revêtait manifestement une importance particulière
pour Lalo. Évoquant les rêves de richesse et de pouvoir du personnage,
il eut peut-être pour modèle une scène comparable, centrée sur le personnage
de Jean de Leyde, à l’acte II du Prophète de Meyerbeer.
Lalo a laissé deux versions de ce monologue dans la tonalité originale,
et deux autres transposées, l’une pour contralto, l’autre pour basse.
On n’a cependant gardé la trace d’aucune exécution séparée. Lorsque
Lalo adapta cette page pour une œuvre plus tardive, il le fit avec beaucoup
de réticence.
La première partie de l’Air fut réutilisée à l’acte III
du Roi d’Ys, sous forme de duo entre Rozenn et Mylio après leur
mariage, « À l’autel j’allais rayonnant ». Lalo expliqua
ainsi cet emprunt en 1889 : « J'ai consenti à intercaler
un duo [que Talazac, le ténor incarnant Mylio] demandait mais
le temps me pressait : j'étais énervé, irrité, incapable de composer
deux notes, – et j'ai pris une phrase de Fiesque. C'est la seule
concession que j'aie faite aux chanteurs, et je la regrette encore,
car ce duo est inutile. »
Les emprunts les plus substantiels à Fiesque se trouvent dans deux
œuvres dramatiques datant des dernières années de la vie du compositeur :
la pantomime chorale Néron, mise en scène à l’Hippodrome le 28 mars
1891, et l’opéra en quatre actes La Jacquerie, dont Lalo n’acheva
que le premier acte, le reste étant composé par Arthur Coquard, et qui fut
représenté à Monte Carlo en 1895, deux ans après la mort de Lalo. Néron reprend
près de vingt extraits de la partition de Fiesque, et puise aussi
dans la Symphonie en sol et dans Le Roi d’Ys.
Rien n’est
nouveau dans Néron. Le premier acte de La Jacquerie inclut
au moins sept passages de Fiesque. Il est certain que Lalo, à la
fin de sa vie, n’avait ni l’énergie ni l’inspiration pour composer une musique
nouvelle pour de tels projets.
La pièce de Schiller, Die Verschwörung des Fiesco zu Genua (1784),
s’inspire d’une conjuration de 1547 menée par Giovanni Luigi di Fieschi,
comte de Lavagne, contre la famille régnante de Gênes, les Doria.
En
cinq actes et soixante-quinze scènes, elle comporte de nombreux personnages
et intrigues secondaires que Beauquier ignora, utilisant le chœur pour
remplacer les multiples conspirateurs nommés et n’accordant que peu de
place au parti des Doria.
Le librettiste recentra ainsi l’action sur trois
conflits :
1) Fiesque et ses amis républicains sont déterminés à renverser les
Doria qui règnent sur Gênes ; 2) Verrina, républicain fanatique,
se défie des motivations de Fiesque et est déterminé à l’empêcher d’accéder
au pouvoir suprême. Il sait que les faiblesses de Fiesque sont son ambition
et son goût du plaisir ; 3) la femme de Fiesque, Léonore, est
jalouse des sentiments de son mari pour Julie, fille d’Andreas Doria.
Schiller caractérisa comme suit les quatre principaux
personnages :
Fiesque, « comte de Lavagne et chef de la conjuration, beau jeune
homme svelte de 23 ans, à l’allure fière, amical et digne, élégant
et suave, mais aussi rusé » ; Verrina, « conspirateur
républicain. Soixante ans, grave, sérieux et sombre » ; Léonore,
« dame de 18 ans, pâle et délicate, raffinée et sensible,
séduisante mais pas éblouissante, à la mine mélancolique et farouche » ;
Julie, enfin, « 25 ans, grande, aux formes généreuses, fière
et coquette ; sa beauté, gâtée par sa bizarrerie, est frappante mais
non plaisante, et sa contenance est emprunte d’une moquerie mauvaise ».
Beauquier garda le personnage comique du Maure Hassan, toujours prêt
à louer ses services, mais il accorda moins d’importance que Schiller
aux Doria, si bien que l’on ne voit Gianettino Doria qu’une fois, et pas
du tout le père de Julie, le doge Andreas Doria, âgé de 80 ans.
La musique de Lalo, à l’orchestration audacieuse, se caractérise
par une grande vigueur et une grande fraîcheur. Son style emprunte parfois
à celui de Meyerbeer, de Berlioz ou de Gounod, trois compositeurs qu’il
admirait indéniablement, mais présente aussi des affinités avec celui
de Mendelssohn et de Smetana, et se révèle profondément enraciné dans la
musique de chambre classique. Les scènes d’ensemble vont du triomphe fait
à Fiesque lorsqu’il devient doge au Chœur dansé, enlevé et éblouissant, au
cours duquel Fiesque accueille ses invités à un bal.
Le compositeur réserve
des pages touchantes à l’amour du héros et de Léonore, une musique comique
à Hassan, et un magnifique monologue à Fiesque, lorsqu’à l’acte II
il rêve de devenir doge et d’être acclamé par le peuple.
La musique de Verrina
convient bien à une voix de basse et à son personnage sombre et négatif.
Lalo aimait les harmonies chromatiques (tout en ne faisant aucun emprunt
à Wagner) et les rythmes marqués. L’Ouverture est un exemple de belle musique
expressive pour orchestre, tandis que l’Entr’acte par lequel débute l’acte II
représente la perfection du style de l’intermède. Cette pièce devint
célèbre lorsque Lalo l’inclut dans son Divertissement.
Fiesque a dû attendre longtemps l’occasion de se faire entendre.
Peut-être rejoindra-t-il à présent le répertoire des opéras méritant
d’être chantés, mis en scène et enregistrés, aux côtés des grands opéras
de Verdi, de Gounod, de Massenet et d’autres compositeurs souvent joués
aujourd’hui.
Hugh Macdonald
Traduit de l’anglais par Josée Bégaud |